Benoît Duteurtre, En Marche !, Arnaud Thièry, pagesdegauche.ch, 20 octobre 2018

En Marche !, conte philosophique

 

Dans La petite fille et la cigarette, Benoît Duteurtre dénonçait les travers d’une société hygiéniste et hyper-contrôlante, où l’administration pénitentiaire paniquait à l’idée que le protocole aseptisé d’une exécution soit déréglé par la demande aujourd’hui incongrue du condamné: fumer une dernière cigarette.

Dix ans plus tard, l’auteur au ton grinçant nous propose de suivre les pas d’un Candide des temps modernes. Le héros d’En Marche ! s’appelle Thomas. «L’air encore juvénile sous ses boucles châtain, la barbe de trois jours soigneusement négligée», Thomas, «attaché aux faits plutôt qu’aux idées», sera élu député à 28 ans sous les couleurs du mouvement En Avant!. Bien qu’éloigné des idéologies, le jeune parlementaire décide d’entreprendre un voyage d’études en Rugénie, petite république d’Europe centrale dont l’office du tourisme vante les charmes dans les rues des capitales occidentales. Depuis la «Tendre Révolution», cet État est converti aux doctrines du Professeur Stepan Gloss, auteur du best-seller La globalisation heureuse rédigé depuis, bien entendu, Chicago. Sa pensée se trouve résumée par des formules comme «liberté économique et régulation éthique des pratiques individuelles», ou encore «hyper-déréglementation de l’économie» et «hyper-réglementation de la vie quotidienne».

On comprend bien entendu rapidement le propos de Benoît Duteurtre, mais En Marche ! n’en est que plus réjouissant. C’est que son auteur sait user de son naïf député centriste pour dépeindre avec un réalisme un peu inquiétant une société ultralibérale et en même temps complètement paranoïaque depuis que l’État ne régule plus l’économie, mais les pratiques individuelles. C’est ainsi que la Rugénie, promue championne du développement durable pour marquer son rattachement au monde occidental, pratique le tri sélectif au moyen de containers appropriés posés par une multinationale, mais a licencié l’ensemble de ses éboueuses·eurs (c’est tellement plus simple de demander aux habitant·e·s de se charger directement de gérer le traitement des déchets). Et depuis que le centre-ville est interdit aux voitures, obligeant les personnes habitant en périphérie à de longs trajets dans les bouchons sur les quelques voies qui permettent encore d’y rouler, les routes et surtout les trottoirs sont envahis de cyclistes et autres vélos-taxis. Tout le monde y déambule en parfaite bonne conscience sans émission carbone, jusqu’à ce qu’éclatent des scènes de quasi-pugilats lors des rencontres avec les poussettes «aux allures de chars d’assaut, repoussant le simple piéton qui devait laisser priorité à la mère et l’enfant», elles-mêmes vertement prises à partie par les conductrices·eurs de fauteurs roulants que l’on n’appelle plus handicapé·e·s.

C’est peut-être sur les questions dites «sociétales» que le regard de Benoît Duteurtre est le plus caustique. Son personnage en fauteuil, refusant d’être appelée «personne à mobilité réduite» (ou «PMR»), selon le canon de la novlangue, se dit tout de go «estropiée» tout en reconnaissant que son statut de victime lui assure certains avantages. «Car notre société, toujours plus inégalitaire, s’évertue à cultiver quelques illusions de justice en accordant toute son attention à cette seule catégorie». La scène la plus savoureuse se jouera cependant dans l’église villageoise, reconvertie en «Centre de loisirs et de culture», qui accueille une rencontre sur les crimes de l’Église locale intitulée: «Les langues se délient». En présence d’un évêque tenu de faire acte de contrition, un participant exige prestement que les coupables «paient». Et, encouragé par l’expert en victimologie, sous-section «pédophilie catholique», ledit participant se met à éructer de plus en plus bruyamment son histoire (cinquante ans plus tôt, un prêtre lui a posé la main sur le genou), se plaignant que le coupable fût décédé sans être puni. Et il ajoute surtout qu’«il a fallu plusieurs décennies avant que de tels souvenirs affleurent à nouveau. Mais, cinquante ans plus tard, je comprends enfin la cause de mes échecs: la perte de mon emploi, la perte de mon épouse».

Benoît Duteurtre n’est pas un optimiste. L’auteur de la Nostalgie des buffets de la gare, dont Pages de gauche avait rendu compte, regrette sans doute l’époque où la social-démocratie était en meilleur forme, l’économie plus ou moins régulée et les comportements individuels moins surveillés. Cependant, il ne tombe pas dans des positions conservatrices voire réactionnaires. S’il ne propose pas de recettes pour améliorer le monde, il invite en tous cas à le regarder d’un œil critique. On ne sait pas s’il croit (encore) à l’action politique. Dans son livre en tous cas, les quelques personnages qui font acte de résistance (immédiatement rangés, par le gouvernement et les médias à sa solde, sous l’étiquette de «mouvement populiste ultra-nationaliste») ne sont ni admirables, ni promis à des succès qui pourraient remettre en cause l’ordre néolibéral. Quant au héros de l’histoire, personnage au demeurant sympathique mais dépourvu de toute conviction, on se doute bien qu’après ses nombreuses péripéties en Rugénie, il finira par cultiver son jardin. Entre-temps, la lecture d’En Marche ! nous aura tour à tour fait sourire, franchement rire, voire par moments rire franchement jaune. Ça parle de notre époque, et c’est ce que l’on attend d’un conte philosophique au XXIe siècle.

Arnaud Thièry

À lire: Benoît Duteurtre, En Marche !, conte philosophique, Paris, Gallimard, 2018

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