Dominique Noguez, 14 avril 2000

Benoît Duteurtre vieillit à l’envers.

 

Je le vois chaque année plus jeune. Et ainsi plus précoce. Cette année il atteint à l’état de jeune homme, vingt ans, dix-huit ans, presque l’adolescence. Suroccupé, hypermobile, homme de radio, romancier, journaliste, critique musical, reporter, vacancier, nageur, skieur, sur tous les fronts. Et probablement heureux en amour.

Je l’ai connu en directeur de collection (Solfèges, une illustre collection), et surtout en critique musical qui n’a pas froid aux yeux. Ses chroniques dans L’Idiot international m’avaient soufflé. Voilà quelqu’un qui ne semblait pas un barbon scrogneugneu, qui sentait même la jeunesse insolente, qui écrivait bien et qui avait le culot, non tant d’attaquer Boulez (personnellement j’admire plutôt Boulez) que de promouvoir des musiques qui n’étaient pas ou plus, ou pas encore dans le vent (l’opérette, par exemple, ou les musiciens français du début du siècle). Il avait récidivé dans un pamphlet roboratif qui lui avait valu d’être invité dans je ne sais plus quelle émission de radio où j’avais eu le plaisir de le rencontrer.

Ensuite, j’ai lu Gaieté parisienne, roman qui m’a enchanté et même ému. Cela paraissait assez autobiographique (peu importe, d’ailleurs), en tout cas fortement juste dans l’analyse d’un certain milieu parisien et des aléas du cœur (et du corps), et la tristesse qui en émanait avait je ne sais quoi cependant de léger, de souriant, qui attirait irrésistiblement la sympathie.

Les Malentendus, plus caustique, plus « distancié » (quoique peut-être en partie autobiographique encore), m’a donné ensuite une intense jubilation, comparable à celle que j’éprouvais jadis en voyant et revoyant rue Champollion La Ronde de Max Ophuls. La structure en est également circulaire et, plus que l’amoureux qui souffre, comme dans le précédent, on y sentait l’auteur dans la presque cruelle jubilation du démiurge appliqué à manipuler ses personnages pour leur faire exprimer une moralité. Moralité insoucieuse du manichéisme et de la bien-pensance qui dominent aujourd’hui le petit monde intellectuel, mais assez gagée sur la réalité sociale, sur la connaissance de la vie parisienne et périphérique, en particulier, pour avoir valeur sociologique.

Benoît Duteurtre a encore bien d’autres qualités : d’être à ce jour celui qui a le mieux parlé de Sempé et, en permanence, l’Étretatais qui parle le mieux d’Étretat.

Dominique Noguez

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