Pour votre sécurité – CARTE BLANCHE à Benoît Duteurtre – Marianne n°1178 du 11 au 17 octobre 2019

Carte blanche 

POUR VOTRE SÉCURITÉ

PAR BENOÎT DUTEURTRE

Ce jeudi 3 octobre, j’ai su avant tout le monde qu’un drame venait de se produire en plein Paris. Bien involontairement, j’ai pris l’habitude, depuis mon bureau de l’île de la Cité (qui surplombe les quais face à l’Hôtel de Ville), de reconnaître les indicateurs sonores des catastrophes. Je me rappelle cet horrible soir du 13 novembre 2015 où, soudain, les sirènes de police et de pompiers s’étaient multipliées de façon inhabituelle, alors que les forces de l’ordre convergeaient vers les premiers attentats, pas encore mentionnés sur Internet. Pareil ce 3 octobre, en début d’après-midi. Les pin-pon éclataient partout. Google n’en savait rien, mais le son de Paris était anormal. Il a fallu attendre encore un moment avant de voir s’inscrire les premières informations sur les meurtres atroces de la préfecture de police. Après quoi j’ai éprouvé une frousse digne d’un scénario de film d’espionnage. Car si les services secrets s’avisaient que j’avais, parmi les premiers, tapé sur mon moteur de recherche les mots clés « Paris, attentat », n’allais-je pas devenir moi-même un suspect ? Crainte légèrement paranoïaque, je l’avoue.

Ce que je n’avais pas prévu, en revanche, c’est de voir à nouveau l’île de la Cité entièrement bouclée, tous les ponts fermés, la circulation interdite, y compris pour les piétons, et ce, pour une durée indéterminée. Coincés derrière des barrières de sécurité, plusieurs voisins de mon immeuble se sont vus interdire de regagner leur domicile jusqu’à 17 h 30-dans cette rue d’Arcole pourtant fort éloignée de la préfecture de police et séparée de celle-ci par l’énorme Hôtel-Dieu. C’était pareil au mois d’avril, dans la période qui a suivi l’incendie de Notre-Dame. Pendant des jours, nous avons subi un ordre quasi militaire, obligeant à justifier notre identité pour rentrer chez nous et interdisant certaines rues comme si Paris était en guerre. Des bataillons en arme gardaient la cathédrale fumante et des semaines de galère ont suivi, compliquant le moindre déplacement. Je n’y voyais toutefois qu’un mauvais souvenir… brusquement ravivé ce 3 octobre par la même fermeture des ponts, entraînant d’énormes embouteillages sur les deux rives. Une telle mesure, évidemment, pouvait se justifier en début d’après-midi, avant que les forces de l’ordre ne découvrent précisément les faits. Mais deux heures plus tard, alors que le meurtrier était éliminé depuis longtemps, les habitants de la Cité ne pouvaient toujours pas regagner leur appartement, juste parce que le président et le Premier ministre se trouvaient à la préfecture de police ! Au-delà de l’émotion ressentie par chacun devant cette tragédie, cette décision d’interdire tout un quartier à ses habitants, du simple fait de la présence du chef de l’Etat, m’est alors apparue comme une forme d’abus de pouvoir qui en dit long sur la pression sécuritaire à laquelle nous sommes priés de nous accoutumer.

C’est pareil les samedis de « gilets jaunes » où le ministère de l’Intérieur n’y va pas de main morte pour boucler les boulevards et les arrondissements. Partout des gardes lourdement armés déroulent leurs rubans de plastique rouge et blanc, bien au-delà du secteur des manifestations. Comme si cela ne suffisait pas, on ferme les stations de métro, quand ce ne sont pas les lignes entières, obligeant le citadin à rester cloîtré pour sa protection. Moi qui n’aime guère la phraséologie gauchiste, j’ai parfois l’impression d’entrevoir cet « Etat policier » où le citoyen n’a rien à dire, mais simplement à suivre les ordres. Le contexte d’attentats et le chaos social peuvent certes justifier certaines restrictions, voire des contrôles renforcés. Mais pourquoi interdire systématiquement d’immenses périmètres, en excluant toute forme de nuance et d’accommodements tenant compte des contraintes des habitants (« si ça ne vous plaît pas, vous n’avez qu’à changer de quartier ! » m’a répondu un jour une accorte gendarme) ? Le pouvoir espère-t-il résoudre des problèmes qui, souvent, le dépassent en affichant, au-delà du raisonnable, la toute-puissance de son autorité ? Même dans une époque dure et violente, on gagnerait peut-être à montrer la mesure d’un pays civilisé où les trains arrivent à l’heure et où les forces de l’ordre veillent avec une efficace discrétion.

Pour votre sécurité - CARTE BLANCHE à Benoît Duteurtre - Marianne n°1178 du 11 au 17 octobre 2019

Pour votre sécurité – CARTE BLANCHE à Benoît Duteurtre – Marianne n°1178 du 11 au 17 octobre 2019

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