Le snobisme culturel traverse les époques en adoptant de nouveaux visages selon les transformations sociales. Cette attitude élitiste oscille constamment entre une posture intellectuelle assumée et une passion authentique pour les arts et la culture. L’analyse de cette évolution révèle comment certaines générations redéfinissent les codes culturels dominants.
Les années 1980 marquent un tournant décisif dans l’expression du mépris culturel français. L’élection de François Mitterrand catalyse une transformation profonde des élites intellectuelles et de leurs modes d’expression. Cette période voit naître une nouvelle hiérarchie culturelle où la distinction sociale s’exprime différemment.
La génération lyrique et la redéfinition des codes culturels
La génération née entre 1945 et 1955 révolutionne l’imaginaire culturel français après 1981. Cette cohorte, surnommée génération Mitterrand, devient la première explicitement célébrée dans la pop culture hexagonale d’inspiration anglo-saxonne. François Mitterrand incarne ce changement en s’entourant d’artistes comme Barbara et Renaud.
Cette transformation s’accompagne d’une recomposition du langage social. Le terme « pote » supplante progressivement « copain » comme nouveau signifiant d’une fraternité intercommunautaire. Cette évolution linguistique traduit une volonté de distinguer les progressistes des « attardés générationnels » et des racistes présumés.
Les dispositifs culturels émergents révèlent cette mutation : radios libres, émissions comme « Enfants du rock », Canal+, et mouvements associatifs adoptent les codes publicitaires. Une culture plus intégrée naît, marquée par une politisation subtile où le monde associatif emprunte au langage publicitaire et la pop culture au discours humanitariste.
| Période | Figure dominante | Expression culturelle | Public visé |
|---|---|---|---|
| Avant 1968 | Le « con » apartisan | Mépris universel | Indéterminé |
| 1968-1981 | Le « copain » | Fraternité générationnelle | Baby-boomers |
| Après 1981 | Le « pote » | Solidarité progressiste | Élites culturelles |
L’incarnation du beauf comme repoussoir culturel
La figure du beauf cristallise cette nouvelle forme de snobisme culturel. Créée par Cabu vers 1975 dans Charlie Hebdo, cette incarnation dépasse le simple « con » pour devenir un portrait-robot sociologique précis. Les chansons de Renaud, notamment « Dans mon HLM » et « Mon beauf », popularisent cette représentation.
Le beauf possède des attributs visuels reconnaissables : masse adipeuse, pilosité suspecte, survêtement tricolore. Contrairement au « Roi des cons » minimaliste de Wolinski, il impose une « effroyable sale gueule » qui matérialise les angoisses sociales diffuses de l’époque. Cette figure incarne le raciste présumé, l’ancien légionnaire, le barbouze anachronique.
Cette typologie révèle comment le snobisme culturel contemporain fonctionne par exclusion. La création d’un repoussoir identifiable permet aux élites progressistes de se définir par opposition. Les caractéristiques suivantes distinguent cette nouvelle approche :
- Profilage sociologique précis de la cible
- Incarnation visuelle stéréotypée
- Association avec des valeurs réactionnaires
- Légitimation par l’antiracisme
Du dilettantisme littéraire au conservatisme moral
L’évolution de Paul Bourget illustre parfaitement les métamorphoses du snobisme culturel. Ce poète parnassien transforme progressivement sa posture esthétique initiale. Jeune dilettante influencé par Renan, Balzac et Barbey d’Aurevilly, il examine d’abord un mondanisme raffiné dans ses journaux intimes.
Bourget fonde avec Maurice Bouchor et Jean Richepin le groupe des « Vivants » pour se démarquer des maîtres parnassiens. Ses premiers recueils, notamment « Les Aveux » (1883), témoignent de cette quête esthétique sophistiquée. En revanche, il juge progressivement le dilettantisme « dangereux » et frivole dans son article sur Renan (1882).
À partir du « Disciple » (1889), Bourget abandonne cette esthétique pour endosser un rôle de moraliste conservateur. Sa conversion au catholicisme en 1901 renforce cette transformation. « L’Étape » (1902) stigmatise explicitement les dérives du dilettantisme, marquant un seuil performatif décisif dans sa trajectoire intellectuelle.
Dans ses romans ultérieurs, les personnages dilettantes connaissent des fins tragiques : suicide tenté pour René Vincy dans « Mensonges », mort pour Robert Greslou dans « Le Disciple ». Cette récurrence condamne symboliquement l’ancienne posture esthétique au profit d’un engagement moral assumé.
Persistance et adaptation des mécanismes distinctifs
Malgré ces transformations historiques, certaines constantes demeurent dans l’expression du snobisme culturel français. Le jugement de « connerie » continue de s’autoriser d’une intelligence prétendument apartisane capable de détecter les compromissions ordinaires. Cette capacité critique revendiquée peut néanmoins avoir des vertus en remettant en cause les préjugés des élites.
L’alternance entre les figures du « con », du « pote » et du « beauf » accompagne les recompositions sociales en transitant par le langage populaire. Ces désignants évoluent au rythme des transformations des prescripteurs de discours et des antagonismes sociaux émergents.
La redéfinition culturelle du progressisme français révèle comment le snobisme s’adapte aux évolutions sociologiques. Cette plasticité permet de conserver sa fonction distinctive fondamentale tout en renouvelant ses cibles et ses modes d’expression. Le défi contemporain consiste à distinguer la posture de la passion authentique dans cette perpétuelle reconstruction des hiérarchies culturelles.