« Music-Hall au Panthéon » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1277 du 3 au 9 septembre 2021

Carte blanche
PAR BENOÎT DUTEURTRE

MUSIC-HALL AU PANTHÉON

Pour une fois, je ne vais pas ronchonner, chercher la petite bête… Non, et j’applaudis sans réserve la décision d’honorer Joséphine Baker au Panthéon. Autant je trouvais lamentable de vouloir y faire entrer Verlaine et Rimbaud, princes de la bohème, tel un moderne couple gay; autant la grande Joséphine ne me semble pas déplacée en ce lieu, elle qui passa sa vie sous les projecteurs et fut engagée dans les combats de son époque. Les médias ont exposé toutes ces bonnes raisons, auxquelles je voudrais simplement apporter une nuance en regrettant qu’on ait mis en avant toujours, la femme engagée, l’antiraciste militante, l’artiste de couleur, l’antinazie débarquant à Paris en uniforme des FFL, la mère adoptive au château des Milandes… À peine rappelle-t-on, avec un brin de gêne, qu’elle fut d’abord la vedette ceinturée de bananes de la « revue nègre », dont le simple énoncé fait aujourd’hui frémir; puis, durant les Années folles, une reine du music-hall, seule rivale de Mistinguett; et enfin, l’interprète d’innombrables chansons popularisées par le disque et la radio, sans lesquelles nul ne se serait intéressé à ses idées ni à ses engagements.

Je voudrais, en somme, souligner que l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker nous invite aussi à célébrer le music-hall parisien, si glorieux dans la première moitié du XXe siècle et trop ignoré de nos jours. Les Français, tout pétris qu’ils sont de culture états-unienne, ont oublié que leur pays fut, plus que tout autre, celui de la chanson. Dans les années 1920, les scènes du Casino de Paris et des Folies Bergère rivalisaient sans peine avec celles de Broadway, quand elles ne les inspiraient pas. Maurice Chevalier, Jean Sablon, Lucienne Boyer, Tino Rossi, Charles Trenet étaient des vedettes mondiales, et les plus grandes carrières se lançaient à Paris, comme ce fut le cas pour celle de Joséphine. Il n’existe malheureusement guère de traces de cet âge d’or, de musées collectionnant les affiches, les films, les disques, les costumes des grandes revues de l’époque. Certains, comme Jérôme Savary, se sont efforcés de les faire revivre dans des spectacles, mais la recherche historique ignore largement ce chapitre. Quant au cinéma, qui sait si bien, à Hollywood, revisiter l’histoire du spectacle américain, il semble, chez nous, avoir tout oublié à l’exception d’Édith Piaf. Avec l’adorable Joséphine Baker, c’est donc la chanson française qui se retrouve à l’honneur, quand bien même elle chanta aussi en anglais. Et je recommande de redécouvrir, outre J’ai deux amours ou la Petite Tonkinoise, des fleurons moins connus comme C’est un nid charmant, Haïti, Sous le ciel d’Afrique, accompagné par les Comedian Harmonists, ou encore le délicieux Paris, Paris, Paris, entonné en 1949 pour son retour aux Folies Bergère avec l’orchestre de son mari Jo Bouillon.

Mais il est une autre raison de célébrer Joséphine Baker (dans mon enfance, on prononçait « bаquaire », à la française) que n’auront guère soulignée les récentes actualités, dans leur volonté de faire de cette artiste un emblème de la lutte contre la ségrégation. Certes, elle joua ce rôle magnifiquement. Mais la France d’aujourd’hui ose à peine se rappeler que, si Joséphine fut aimée dans ce pays qu’elle aima tellement en retour, c’est parce qu’il était très peu raciste, au contraire de la société nord-américaine, qu’elle dénonçait avec virulence comme « réservée aux Blancs ». C’est pourquoi elle s’était sentie « libérée » dès son arrivée à Paris, ville sans ségrégation, où la critique et les artistes étaient les premiers à célébrer l’« art nègre ». Le terme s’énonçait avec admiration, tandis que Picasso et les surréalistes s’inspiraient de la sculpture africaine et que les plus grands jazzmen, de Louis Armstrong à Sidney Bechet, trouvaient un public accueillant, enthousiaste, épaté par leur génie. Un siècle et demi après l’abolition de l’esclavage, la France était le pays le moins raciste du monde, nous dit Joséphine Baker. Les choses auraient-elles changé un siècle plus tard ? Je m’étonne en tout cas d’entendre certains militants accuser la France d’être, sur ce sujet, « en retard » sur la société nord-américaine, quand elle fut tellement en avance et que cette artiste en demeure le flamboyant symbole.

Carte blanche précédente : « La fin du bisou » par Benoît Duteurtre dans Marianne n°1275 du 20 au 26 août 2021

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