« Hidalgo et son terrain » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1269 du 9 au 15 juillet 2021

Carte blanche
PAR BENOÎT DUTEURTRE

HIDALGO ET SON TERRAIN

Venu à Paris pour un déjeuner de famille, mon frère s’étonnait des monstrueux embouteillages qui engorgent de nouveau la ville. Malgré les slogans de la Mairie, persuadée d’« apaiser » la circulation, la réalité reprend le dessus après des mois de confinement, et chacun mesure l’inconséquence des travaux qui congestionnent les principaux axes, défigurés par de hideux murets et des plots en plastique jaune. « Il faut bien, ai-je soupiré, que l’automobile passe dans une agglomération de 10 millions d’habitants. » A ces mots, ma cousine de Belleville m’a vertement corrigé : « Le centre de Paris n’est pas fait pour les voitures. Et c’est délicieux de le traverser à vélo. » Cette cycliste courageuse, qui grimpe de la République à la rue des Pyrénées, ne montre, en revanche, aucun scrupule à priver les quartiers centraux de la vie urbaine ordinaire : pouvoir se rendre au travail en voiture, tenir des commerces accessibles, recevoir des amis qui n’ont pas toujours envie de rentrer en RER. Ses convictions de gauche ne l’empêchent pas d’approuver la transformation du coeur de Paris en paradis du tourisme et des rassemblements festifs, où la jeunesse vient danser sur les quais libérés, tandis que Bernard Arnault accueille la clientèle internationale dans l’ancien bazar de la Samaritaine, transformé en boutique de luxe (la municipalité, dans une louable intention, a quand même prévu quelques logements sociaux).

Ce bref échange familial m’a surtout rappelé combien Anne Hidalgo, selon moi, ignore la vie citadine et son rythme spécifique:son activité, son intensité, ses grands boulevards conçus pour se déplacer hier à cheval, aujourd’hui en auto, demain en voiture « propre ». Au lieu de contrôler la circulation, elle veut transformer le boulevard Saint-Germain en zone protégée, rappelant les aires piétonnes des années 1970, sans tenir compte de la vie active du quartier des galeries et de l’édition. Regardant avec dédain le mobilier urbain qui donne son cachet à la capitale, elle supprime les grilles au pied des arbres pour improviser une fausse campagne aussitôt transformée en terrain vague. Elle remplace les bancs par des poutres et, sous prétexte de purifier l’air, elle déplace le trafic et crée de nouveaux bouchons. Le cauchemar s’est aggravé en ce début d’été avec le retour des bus à touristes bardés d’inscriptions en anglais, et qui, malgré leur slogan «Planet Friendly », paralysent davantage encore le centre-ville. Aux simples mesures de régulation qui devraient constituer l’activité d’un maire, elle préfère l’affichage de sa vertu postmoderne en interdisant le marché aux oiseaux ou en repeignant la ville aux couleurs de l’arc-en-ciel, comme si cela faisait avancer le droit des homosexuels. Paris est une permanente opération de com dont le résultat lui importe peu – elle qui fut réélue grâce au Covid par moins d’un électeur sur cinq.

Ce triste bilan n’empêche pas la maire, candidate potentielle à la présidentielle, d’arpenter le pays pour rencontrer d’autres élus avec lesquels elle entend partager son expérience « de terrain ». Elle le proclame avec son habituel toupet, elle qui se moque complètement de la dégradation du terrain parisien dénoncée par des associations (forcément « réactionnaires »). Elle lance des projets à l’emporte-pièce sans mesurer leurs conséquences. Dans mon propre quartier, près de Notre-Dame, il existe encore un atelier de la RATP, une caserne de motards, un vieil hôpital, des immeubles luxueux, d’autres de la classe moyenne – bref, un reste de vie parisienne que la municipalité s’apprête à balayer en refaçonnant l’île pour les besoins du tourisme: privatisant un tiers de l’Hôtel-Dieu, rénovant le marché aux fleurs et le merveilleux square Jean-XXIII qui ne demandent qu’à être entretenus (mais où, selon le langage municipal, le « lien de la Seine aux espaces verts est trop peu visible»), et annonçant, pour finir, la piétonnisation des rues. Les habitants en seront pour leurs frais, eux qui avaient l’habitude de se garer devant chez eux. Je ne conduis pas, mais j’affirme que leurs voitures, le long des trottoirs, n’entachaient guère la beauté de ce quartier parisien que la municipalité, applaudie par ma cousine, entend désormais intégrer à son parc de loisirs de « Paris berges de Seine »

Carte blanche précédente : « La vache masquée » par Benoît Duteurtre dans Marianne n°1267 du 25 juin au 1er juillet 2021

 

Une réflexion sur “« Hidalgo et son terrain » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1269 du 9 au 15 juillet 2021”

  1. Désormais, un « jeune » qui descend de Goussainville avec son vélo sous le bras pour débarquer au RER Saint Michel devant Notre Dame, peut se sentir l’égal de la cousine de Benoît, rien qu’en montant sur son vélo. Nous le devons à Anne, restée fidèle à ses idéaux de gauche, et qu’on attend avec impatience à la Présidence pour réguler la circulation des tracteurs à la campagne, dont les nuisances sonores entravent gravement les grasses matinées des résidents secondaires Parisiens venus se reposer de semaines de soldes éprouvantes à la Samaritaine.

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