Benoît Duteurtre, Ballets Roses, Jacques de Saint Victor, Le Figaro, 25 juin 2009

Du perchoir au pavillon galant
Benoît Duteurtre – Le romancier retrace l’affaire des «ballets roses» qui jeta le discrédit sur une figure de la IVe République.

 

Il est mort en 1963, oublié de tous. Son nom est resté associé à une histoire qui a défrayé la chronique en 1959, juste après l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle. André Le Troquer était une figure de la IVe République, président de l’Assemblée nationale de 1954 à 1958, mutilé de la guerre de 14 et grand résistant.

En 1959, il est impliqué dans une affaire de mœurs, des parties fines avec des jeunes filles mineures qu’on attirait dans les bras de grands bourgeois en leur faisant croire qu’ils pourraient favoriser leur carrière artistique grâce à leurs relations. L’affaire des «ballets roses», comme la presse l’a qualifiée à l’époque, ruine la réputation de Le Troquer, même s’il n’a été condamné qu’à une peine assez légère.

Avec le regard distancié du romancier et du moraliste (dans le sens noble et ancien du terme), mais ayant procédé à une enquête fouillée sur le plan historique, Benoît Duteurtre conduit son lecteur dans les couloirs peu reluisants de la IVe République finissante ; il fait revivre avec un ton qui sonne juste ces années cinquante, «ultime parade d’une France disparue». Ce sont en effet des années charnières, à plus d’un titre. Elles voient non seulement le passage d’une République à une autre, mais aussi d’une société traditionnelle, héritière d’un millénaire de civilisation rurale, à une société industrialisée, plus ou moins prête à la conquête des défis internationaux.

 

Courageux en public, faible en privé
 

Dans ce contexte de mutation encore imperceptible, l’auteur montre que l’homme qui va défrayer la chronique est loin, au départ, d’être le sombre individu qu’on a présenté à l’opinion publique et dont on garde encore le souvenir à Vaucresson, là où se trouve le pavillon du Butard, un des principaux lieux du délit. Un pavillon idoine pour la bagatelle puisqu’il a été construit par Gabriel pour y abriter, dit-on, les amours de Louis XV.

Tous les ingrédients étaient réunis pour faire une bonne histoire à jeter en pâture au public, avide de détails croustillants sur la vie privée et les vices des hommes politiques. Le Troquer n’est pourtant pas un homme banal. Durant la Seconde Guerre, il défendit courageusement Léon Blum lors du procès de Riom. Avec panache, il s’était élevé contre cette mascarade judiciaire : «Non, la France ce n’est pas ça, ce n’était pas ça, ce ne sera jamais ça.» Mais, comme beaucoup d’hommes de la IVe République, il incarne aux yeux du général de Gaulle ces parlementaires «qui font leur petite cuisine sur leur petit réchaud». Le Troquer était-il innocent et aurait-il été victime d’une vengeance gaulliste ? C’est ce qu’il prétendait. Duteurtre balaye cette hypothèse. Il semble avéré que le héros public avait des faiblesses privées : avec l’âge, il attache de plus en plus d’importance aux jeunes filles et la rencontre avec un individu louche qui organise des soirées sulfureuses, travaillant occasionnellement pour la police, va faire le reste.

Ballets roses. Les Dessous de mai 1958 de Benoît Duteurtre. Grasset, 243 p., 17 €.

Jacques de Saint Victor

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