Benoît Duteurtre, La Mort de Fernand Ochsé, Didier Roumilhac, revue Opérette, 1 février 2019

La Mort de Fernand Ochsé

Photo Richard Dumas

Le titre est programmatique ; encore ne dit-il rien du destin terrifiant de Fernand Ochsé (1879-1944), ce dernier arrêté, conduit à Birkenau dans le dernier convoi parti de France en 1944 et assassiné sans doute arrivé aux portes de l’enfer. C’est dans les pas de cette personnalité peu connue, « musicien, peintre, littérateur, décorateur », que nous met le dernier opus de Benoît Duteurtre. Il y a pour Benoît Duteurtre les bornes de la vie et la qualité de cette vie, comme si certains portaient témoignage d’un art de vivre irremplaçable et ne méritaient pas ce que la cruauté des événements peut leur faire endurer.

Fernand Ochsé n’a pas creusé les sillons les plus profonds de la création dans la première moitié du XXe siècle ; il a été une sorte de passeur incontournable, mais il a aussi été impliqué dans quelques-unes des plus emblématiques aventures artistiques du siècle. Il est là, à l’ouverture du théâtre des Champs-Elysées, dans la mouvance des Ballets Russes, avec des scénographies remarquées. Arthur Honegger dont il devient proche lui doit l’intensification de sa carrière. Ami de Marcel Proust, Reynaldo Hahn et du poète Henri de Régnier, il met en scène d’élégants spectacles de salon chez la princesse de Polignac. Amoureux du Second Empire, il raconte non sans désenchantement sa rencontre avec Hortense Schneider devenue un peu l’ombre d’elle-même (et celle plus positive avec Jeanne Granier). Le retour de l’opérette dans les années 1920 ne peut que l’intéresser et lui donnera l’occasion de signer les décors et costumes de nombre de spectacles dramatiques et d’opérettes : Ciboulette, Les Aventures du Roi Pausole, Brummel, Le Marchand de Venise ou encore la très belle production de Trois Valses. Il sera lui-même l’auteur d’une opérette Choucoune jamais créée sur scène (comme s’il n’y voyait pas une priorité) mais dont une version concert a permis d’apprécier l’intérêt ; il semble qu’on n’ait plus aucune trace de cet ouvrage (à deux exceptions près) pourtant original, évoquant les rythmes caribéens.

Le récit de Benoît Duteurtre placé sous le signe à la fois de la légèreté et des destins funestes nous fait rencontrer deux autres musiciens marqués sous ce double sceau : Marcel Lattès et Casimir Oberfeld. C’est l’occasion de scènes assez formidables qui nous plongent dans l’époque comme si on y était. Pour la première du Diable à Paris de Lattès en 1927 au théâtre Marigny l’évocation du Tout Paris avec un Messager peu expansif est quasiment filmique. La rencontre entre Casimir Oberfeld (le compositeur de «Félicie », « C’est vrai», « Paris sera toujours Pans »…) et Arthur Honegger éclaire les échanges possibles entre la chanson et la musique sérieuse. Pour en revenir aux épisodes sombres, les deux musiciens, Lattès et Oberfeld, sont présentés comme un peu irresponsables n’ayant pas prévenu les risques de l’arrestation même si les dernières semaines de la guerre dans le Sud de la France ne laissent guère de chances aux Juifs.

Plusieurs fois Benoît Duteurtre dit comment il mène l’enquête, comme il ressent les choses. Ce cadre extradiégétique, s’il n’évite certains raccourcis concernant la culture de l’après-guerre (certaines thèses du Requiem pour une avant-garde sont rappelées), souligne aussi le plein engagement de l’auteur. Les années d’avant-guerre sujet de débats ne le laissent pas indifférent : « Mais peut-on reprocher à un peuple de ne pas aimer la guerre ? De préférer chanter ? Peut-on même reprocher à beaucoup d’artistes juifs d’avoir préféré ignorer l’horreur qui se dessinait ? Leur inconscience eut des conséquences tragiques. Elle traduit aussi un amour de la vie qui peut apparaître, par bien des aspects, comme une vertu. C’est sans doute pourquoi le music-hall, le théâtre, le cinéma, la musique symphonique connurent en France cette apothéose au moment où l’obscurité s’étendait sur l’Europe. » L’idéologie d’après guerre (la Shoah en avait été un révélateur avec la fuite de nombreux musiciens viennois à Paris) a voulu qu’une parenthèse se referme. Les moyens les plus discutables mis à combattre la légèreté et les arts prétendus mineurs sont le signe que ces derniers n’avaient rien en eux-mêmes qui puisse fonder leur illégitimité. Récit alerte et profondeur font de cette Mort de Fernand Ochsé un livre passionnant.

Didier Roumilhac

La Mort de Fernand Ochsé, de Benoît Duteurtre (Fayard, 2018, 19 €)

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