Benoît Duteurtre, La Mort de Fernand Ochsé, récit, Philippe Lançon, Libération, 2 février 2018

Interview
Benoît Duteurtre : la tragédie de Fernand Ochsé, créateur d’opérettes
Par Philippe Lançon
Benoît Duteurtre chez lui, dans les Vosges. Photo Emmanuel Pierrot

C’est une histoire légère dont la mort en camp d’extermination est le bout. Son héros est un élégant soldat inconnu de la Belle Époque, des Années folles et de l’opérette : Fernand Ochsé. Il est né en 1879 à Paris. Dans cette ville, il a composé, écrit, créé surtout des décors et des costumes pour de nombreux spectacles. Il possédait une extraordinaire collection d’automates et le Souper au bal de Degas, que les nazis ont pris et qui se trouve aujourd’hui à Orsay. A la fin, il avait une belle barbe blanche. Sur Internet, sa seule notice Wikipédia est en allemand ; sans doute parce qu’il est mort à Auschwitz en 1944, dès son arrivée par le dernier wagon parti de Drancy. D’autres compositeurs oubliés, juifs comme lui, disparaissent en même temps : Marcel Lattès, Casimir Oberfeld. Sa femme, qui avait été l’épouse de son frère, la sculptrice Louise Mayer Ochsé, est du convoi. Elle avait sculpté les têtes de Ravel et Debussy, qu’ils fréquentaient.

Duteurtre les décrit brièvement, précisément, avec beaucoup d’autres, Satie, Honegger, Milhaud, Florent Schmitt, Reynaldo Hahn, Kurt Weill, Ray Ventura, Fernandel chantant Félicie aussi, des silhouettes et des noms de sonates, de chansons et d’opérettes qui vont, qui viennent, d’Offenbach en Ciboulette. Passe un article immonde de Rebatet. Si la fin de l’histoire apparente la Mort de Fernand Ochsé à une danse macabre, c’est comme dans les fresques qui jadis la représentaient : en souriant, en sautillant et en tenue d’apparat jusqu’au bout. Danse d’un monde où l’audace formaliste se mêlait au goût du récit, du spectacle, de la séduction, de la chanson populaire ; où certaines frontières semblaient ne pas exister. C’est l’idéal recherché de livre en livre par l’auteur, romancier, musicologue, essayiste : alliage ailé de tradition et de modernité, d’expérimentation et de clarté, sans renoncer ni à ce qui dure, ni à ce qui passe.

Souvent traité de réactionnaire, Benoît Duteurtre est un chevau-léger de la nostalgie. Qu’il évoque Guitry, Anouilh, l’été 76, les Bains Douches des années 80, qu’il invite dans son émission sur France Musique Suzy Delair ou qu’il célèbre la voix de Barry White, sa manière de survivre au temps perdu est d’entrer dans la photo. A l’écrit, on ne va pas à ce genre de noce en robe de plomb : la mariée Duteurtre habille les mots d’un voile de tulle qui rend la phrase diaphane, bien tissée, entre haute couture et prêt-à-porter ; un voile sous lequel flotte la chair de morts qui furent bien vivants. Ce voile n’est jamais aussi ajusté que lorsque sa matière mélange les genres, souvenirs autobiographiques, roman, enquête, essai, sans s’alourdir dans aucun. L’exhumation de Fernand Ochsé permet ce beau mariage avec la transparence du passé.

Si la vie de ce vieux compagnon d’opérette se déroule dans une certaine lumière, à l’ombre des grands créateurs, c’est du côté d’une légèreté que son destin abolit. Symbole parfait d’une époque et de sa disparition : l’œuvre qu’il avait composée et qui se déroulait à Haïti, Choucoune, n’a jamais été jouée. Duteurtre fait l’inventaire des occasions manquées. La partition de Choucoune semble perdue. La Mort de Fernand Ochsé est une histoire du XXe siècle : un artiste secondaire, délicat et raffiné, ami d’Henri de Régnier et d’Arthur Honegger, naît dans le monde de Proust et finit dans celui de Primo Levi.

Chemin faisant, on retrouve les habituelles tirades de l’auteur contre la modernité et le politiquement correct, et même des anecdotes qu’il a écrites dans d’autres livres. Pamphlétaire, Benoît Duteurtre est obsessionnel comme Don Quichotte face aux moulins de l’air du temps. Il lutte à tort et à travers contre «la modernité de l’emmerdement maximal». Romancier, il est classique, tendance Marcel Aymé : des histoires contemporaines qui lui permettent d’ironiser, en moraliste, sur ce que pamphlétaire il dénonce. La Mort de Fernand Ochsé est, on l’a dit, ailleurs. Les qualités et les défauts de l’écrivain s’y équilibrent pour ressusciter l’atmosphère de son personnage, cet art de vivre et de rêver qu’il aime et qu’il regrette : on parle toujours mieux de ce qui nous aide à ne pas mourir.

Dans Livre pour adultes (Gallimard, 2016), Benoît Duteurtre écrivait : «L’art le plus lumineux m’a toujours enchanté dans les comédies de Molière, les tableaux de Monet, la musique de Ravel ou de Richard Strauss. J’ai bâti des théories sur la vertu de cette esthétique, opposée au culte du pathos dont notre époque est friande. Je me suis confronté à des amis plus profonds qui me reprochaient de nier la souffrance et d’ignorer la mort. J’ai refusé de plier à leurs arguments, comme si la joie devait malgré tout l’emporter. […] J’ai repoussé continuellement l’arrivée du moment où tout bascule. J’ai construit des échafaudages, des armatures, des murailles pour y résister. Évidemment, je suis dans l’erreur, comme ma mère. Car j’ai compris, au fil du temps, que la souffrance et la mort l’emportent toujours in fine.» Ce pourrait être l’exergue de la Mort de Fernand Ochsé, ce livre suspendu.

Breslau Marie-Louise-Catherine (1856-1927). Paris, musée d'Orsay, conservé au musée du Louvre. RF39248-recto.

Fernand Ochsé par Louise-Catherine Breslau.

Quand la déportation de Fernand Ochsé approche, vous écrivez que vous trouveriez «indécent d’imaginer en romancier» ses derniers jours. Pourquoi ?

Les quelques scènes de sa vie traitées de manière romanesque s’appuient sur des faits précis qui les rendent parfaitement plausibles. Ce qui aurait été impossible pour la mort d’Ochsé – même si j’avais voulu – car j’ignore s’il est mort dans le train ou dans la chambre à gaz. Mais, même si cette dernière hypothèse est la plus plausible, je ne me voyais pas décrire cette horreur en me mettant dans la peau de Fernand. Ça me paraissait effectivement un peu indécent, d’autant plus que beaucoup de textes existent déjà sur le sujet… Alors, j’ai préféré suivre ce que je pouvais raconter personnellement : les deux survivants du train, le témoignage d’Irène Fernandez, et laisser à la fin quelques points de suspension qui laissent entrevoir la suite. Cela correspondait mieux à mon projet, quand bien même ce livre s’appelle la Mort de Fernand Ochsé : redonner vie, sourire, beauté, à cet être que ses assassins auraient voulu réduire au néant d’un massacre en série, puis à l’oubli qui a suivi.

Shakespeare savait lier la légèreté au tragique. Comment y parvenir aujourd’hui ?

Je n’ai pas le sentiment que la légèreté soit très présente dans la littérature française d’aujourd’hui. Mais, en remontant un peu dans le temps, je pourrais citer cette magnifique nouvelle de Marcel Aymé : «La Carte» (dans le recueil le Passe-muraille), où il imagine une intrigue un peu folle sur des «cartes de vie» distribuées pendant la guerre sur le modèle des cartes de rationnement – les Juifs étant évidemment les plus mal dotés – ce qui n’empêche pas Céline de continuer à éructer contre eux. J’aime aussi, pour leur noirceur gaie, les romans d’Evelyn Waugh. Mais je ne vois rien comme Shakespeare qui alterne vraiment les deux registres.

Comme souvent, votre livre circule entre le récit romanesque, l’autobiographie et l’essai…

Je m’exprime mieux à la première personne. C’est pourquoi j’aime souvent partir de moi et de mon expérience pour aborder un sujet social, un sujet politique ou pour brosser un portrait comme celui-ci ou celui de Le Troquer dans Ballets roses : pourquoi m’y suis-je intéressé ? Pourquoi sa vie me parle-t-elle ? En outre, dans le cas d’Ochsé, les sources étaient très peu nombreuses, les biens spoliés et disparus, les témoignages devenus trop rares quand j’ai commencé à m’y intéresser. Cela me plaisait donc, comme expérience littéraire, d’utiliser plusieurs biais pour tenter d’approcher au plus près sa véritable histoire. J’essaie donc d’être factuel, documenté, précis chaque fois que c’est possible. Le regard romanesque ou la réflexion subjective viennent au secours des nombreuses lacunes, sans que je cache ces changements de registre.

Quelques exemples d’écrivains qui ont les vertus de l’opérette ?

Évidemment Guitry, que j’admire dans tous les domaines, et qui a d’ailleurs écrit pas mal de livrets d’opérette comme l’Amour masqué ou O mon bel inconnu. Et bien sûr Marcel Aymé, qui mêle l’humour, la légèreté et un regard caustique sur le monde. Depuis Offenbach, l’opérette est un genre insolent qui se moque du monde – même si on a fini par la prendre pour un genre conventionnel et plein de guimauve, à cause de Francis Lopez et autres sous-produits. Pour moi, l’esprit de l’opérette se trouve plutôt dans les contes de Voltaire ou de Swift. Je le retrouve dans les comédies italiennes (les Monstres et autres films de Risi, Monicelli, Comencini) ou, plus près de nous, dans la série South Park, dont je ne rate aucun épisode et où il y a même des chansons !

La musique a-t-elle influencé votre manière d’écrire ?

La musique m’a beaucoup influencé au début, parce que j’écrivais en en écoutant, persuadé que celle-ci allait me souffler des phrases sublimes et très musicales… Aujourd’hui, je crois que c’est une erreur, et que les rapports entre musique et littérature (surtout le roman) sont assez ténus. Les plaisirs quasi physiques que nous procure la musique ne sauraient être atteints par le simple jeu du langage, même le plus musical comme celui du Verlaine. La littérature met en jeu d’autres ressources : le récit, l’image, le portrait, l’humour, la pensée… Il y a une forme de musicalité dans l’écriture, mais ce n’est pas forcément une «grande musique» qui envahit tout ; c’est aussi bien une certaine fluidité, un juste rythme, une harmonie des mots.

Dans un article, vous écrivez que le travail «balzacien» est, dans notre société en mutation violente, plus passionnant que «la recherche effrénée d’une langue sophistiquée». Pourquoi ?

J’ai l’impression qu’une prose poétique trop riche peut devenir une entrave à la vivacité du récit. Je connais des écrivains dont le style nous emporte dans des circonvolutions admirables… où les personnages et les situations finissent par se noyer. Et je ne parle pas de tous ces romans qui séduisent aux premières pages par leur musique singulière, et qu’on abandonne un peu plus loin parce qu’ils n’ont rien d’autre à nous dire. C’est la fâcheuse influence de Proust et Céline, dont le génie a poussé la barre très haut dans ce domaine… Je ne dis pas que les deux soient inconciliables : Gombrowicz est aussi original par sa langue que par son regard sur l’existence. Mais je note aussi que nombre de grands écrivains du XXe siècle – les Kafka, Hemingway, Salinger, Kundera, Tom Wolfe – sont restés éloignés d’une certaine sophistication stylistique française, comme si seule une prose plus simple et plus claire, une certaine retenue de l’écriture, permettait d’explorer d’autres aspects de la forme romanesque qui tiennent à la composition, à l’intrigue, aux situations.

Pouvez-vous raconter le jour où vous avez regardé le Gendarme et les Gendarmettes avec Michel Houellebecq ?

Il était venu passer quelques jours dans une maison où je travaille souvent, en Normandie. On s’était promenés, on avait vu la mer, les vaches et autres animaux domestiques (il l’évoque dans la Carte et le Territoire). Il restait souvent en pyjama, et j’avais eu l’impression que le meilleur moment, pour lui, avait été celui passé à regarder ce film que j’avais sous la main et qu’il connaissait par cœur. Ce n’est pas le meilleur de Funès à mon avis. Sauf que je considère, moi aussi, De Funès comme une sorte de génie, si bien que ce n’est jamais complètement raté ! Si j’ai raconté une ou deux fois cette anecdote, c’est pour souligner le profond amour du comique de Michel. Chaque fois que je l’ai vu, nous avons beaucoup ri en observant ou en évoquant le monde autour de nous. C’est une dimension qu’on n’évoque jamais en parlant de son œuvre. On ne veut mettre en avant que la noirceur, la philosophie, la politique. On oublie l’humour comme si c’était moins important (c’est un défaut récurrent du goût). Moi, je ris et souris tout le temps en lisant ses livres. J’ai l’impression que le génie d’un romancier passe, d’abord, par ce regard distancié qui affleure sous le récit et qui, le plus souvent, provoque le rire.

Vous avez envoyé vos premiers textes à Beckett. Que pensez-vous aujourd’hui de son œuvre ?

Ses textes minimalistes de la fin, tout comme ses fantaisies joyciennes du début, ne me passionnent pas. Mais j’ai toujours adoré ce moment, dans les années 50, où il trouve un merveilleux équilibre entre la narration d’une histoire et le portrait d’un personnage comme il le fait dans Molloy, dans Premier Amour ou dans les Trois Nouvelles. C’est ce Beckett-là qui m’a beaucoup influencé : l’idée d’un type qui chemine sur une route et à qui il arrive des choses diverses, racontées avec une grande drôlerie.

Quels sont les écrivains que vous lisez ou relisez volontiers ces temps-ci ?

En ce moment, je lis Anatole France sur lequel les surréalistes ont craché assez injustement, alors que c’est un excellent écrivain qui raconte son époque avec recul et finesse. C’était un dreyfusard de la première heure, un ennemi de la religion, un esprit libertaire à sa façon. Mais il était lui aussi très «français» (mesure, clarté, distance) ce qui était aux antipodes de la vision surréaliste. C’est pour cela, je pense, et pour se débarrasser d’un aîné, qu’ils l’ont si mal traité. Mais je viens de lire ses romans, Histoire contemporaine (où certains chapitres sont racontés par le chien de la famille) et la Révolte des anges avec une certaine jubilation.

Votre arrière-grand-père, le président René Coty, était passionné de littérature : quels écrivains aimait-il ?

Il aimait les symbolistes, un goût que je partage, qu’il s’agisse de Mallarmé, d’Albert Samain ou de Verlaine – le poète que je préfère. Il lisait beaucoup aussi Bergson, Valéry et toute cette excellente littérature – qui nous semble aujourd’hui très «Troisième République». Et puis je conserve notamment un volume de Cocteau avec un merveilleux dessin en dédicace, car ils s’aimaient bien et se sont souvent écrit ; ou encore une vie de Honegger par Marcel Delannoy, dans laquelle figure la première évocation précise de Fernand Ochsé.

Comment définiriez-vous votre ambition romanesque ?

J’ai l’impression de vouloir créer un tableau de mon époque et un miroir de moi-même qui se développe d’un livre à l’autre. J’ai commencé par des sortes d’autofictions fantaisistes. Ces dernières années, j’ai écrit plusieurs livres autobiographiques, mais ce sont des autobiographies assez peu narcissiques («l’intérieur» des êtres m’intéresse moins que leurs comportements) où le narrateur est à la fois témoin et miroir du monde qui l’entoure et se transforme. Une autre série de romans est plus satirique et s’attache à cerner le nouveau monde en train de naître. J’y traite avec fantaisie de la sécurité, de la surveillance, de l’enfance et de l’infantilisation du monde, de la façon dont la modernité, qui était une forme de libération, s’est transformée en dogme. Mes personnages sont souvent pleins de bonne volonté, mais en décalage avec ce monde nouveau, ce qui crée un effet burlesque. On dit parfois, à cause de cette vision satirique, que je suis passéiste. Ces livres témoignent du fait que mon époque me passionne.

Et comment définiriez-vous votre style ?

Dans mon dernier roman, Livre pour adultes, j’ai eu envie de combiner tout cela dans une forme singulière, où les souvenirs se prolongent dans des essais, qui trouvent eux-mêmes écho dans des fictions. Je pense que c’est une tentative formelle audacieuse, mais la critique française, obsédée par l’écriture, ne s’intéresse pas tellement à ces questions de composition… Mon style n’est pas dans la lignée sophistiquée, sublime, baroque, mais plutôt dans la recherche d’une certaine pureté qui me plaît tant chez Flaubert, Maupassant, Aymé… J’aimerais que mon écriture montre les choses, au lieu de se montrer elle-même. Ce qui n’interdit pas d’être vivant, drôle, suggestif, personnel, musical… mais toujours clair. C’est un idéal assez français, à la Gide, à la Ravel.

Philippe Lançon

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