Benoit Duteurtre, Requiem pour une Avant-Garde, Anne Rey, Le Monde, 14 Avril 1995

L’avant-garde révisée

Dans un  » Requiem  » pamphlétaire, Benoît Duteurtre, antiboulézien, réécrit l’histoire de la musique moderne.

Pierre Boulez aura décidément reçu tous les honneurs pour ses soixante-dix ans. Y compris celui d’un pamphlet dont il est, sinon le seul accusé, du moins la principale cible. Requiem pour une avant-garde excède, comme son titre l’indique, la seule critique boulézienne. L’auteur, romancier à ses heures, et directeur de la collection  » Solfèges  » au Seuil, ne retrace pas moins que les cinquante années qui viennent de s’écouler. Son projet est de faire enfin tomber de leur socle ceux qu’il appelle les  » bons élèves de l’audace « , tous ceux qui, depuis l’après-guerre, auraient passé leur temps à être encensés par le pouvoir et à ennuyer les foules. Bref, il vise ces mêmes modernes  » auxquels Jean-Paul Aron avait, au milieu des années 80, consacré une suite d’articles d’une exemplaire méchanceté.

Passons en revue les thèses du néopolémiste. Aimer l’art, et principalement l’art de son temps, est devenu un conformisme. La modernité s’apparente plutôt à une régression qu’à un progrès. L’après-guerre, qui consacra l’atonalité et le sérialisme, fut le temps du déclin, celui de la table rase imposée à tous au risque d’être exclus de l’intelligentsia, la fin d’un âge d’or qui avait de tout temps assimilé le bon artiste au bon ouvrier. Vient ensuite, sous la plume d’un Duteurtre plus énervé, la thèse du complot : cette musique atonale,  » rejetée par la totalité des amateurs

de musique  » est soutenue à bout de bras par un petit milieu soudé par les mêmes intérêts, elle est sous la coupe d’ur1 groupe d’influence  » réduit par le nombre mais puissant par ses réseaux « . Le public reste allergique, bien sûr, à ses balbutiements artistiques, d’autant que ceux-ci s’accompagnent de dissertations théoriques byzantines, inaccessibles aux veaux. Mais  » comme dans la révolution soviétique  » les apparatchiks atonaux refusent leur échec patent et imposent leurs vues utopiques en infiltrant proches et sympathisants dans l’ensemble des médias, dans les cénacles intellectuels, au sein des émissions radiophoniques, des éditions discographiques, des journaux. Livres, dictionnaires, biographies, notices de présentation, discours officiels deviennent les instruments de cette  » propagande  » – le mot est lâché.

Et Duteurtre de clouer au pilori en vrac la revue Musique en jeu (née dans la mouvance de Tel Quel et qui n’a jamais caché ses préférences pour un art  » qui avance « ) ; le Larousse de la musique (cinq colonnes pour Schoenberg, une seule pour Fauré) ; l’essai d’André Boucourechliev sur Le Langage musica1  » reflet díun très intransigeant courant de pens eÊ ; Adorno, bien sûr, dans son refus philosophique de l’hédonisme musical ; tel de nos confrères coupable d’avoir brocardé Poulenc ; Rolf Liebermann, suspect restaurateur du prestige de notre Opéra de Paris puisque  » compositeur dodécaphoniste  » ;Stéphane Lissner et le mélange  » d inculture et de suffisance  » qui l’a fait transformer le Théâtre du Châtelet en  » annexe de l’Ircam « … On en passe. Passons également sur les interprétations tendancieuses (une citation tronquée, d’autres extraites de leur contexte), négligeons les erreurs de perspective et de dates (non, la musique aléatoire n’a pas sonné le glas de la musique sérielle ; non, la mort des Halles de Baltard ne correspond pas  » chronologiquement  » à la fin de l’exil de Boulez).

Reste que si Benoît Duteurtre soutenait sa thèse avec moins d’approximations et de nonchalance, mêlant à ses diatribes contre l’impérialisme de la culture germanique une ode à… L’accordéon, il faudrait bien parler de révisionnisme. C’est d’ailleurs en tentant de déboulonner Lautréamont, en prétendant que tout le monde s’était trompé sur Les Chants de Maldoror– qui ne seraient en fait qu’une vaste mystification – que Robert Faurisson entama la carrière que l’on sait.

Et puis, le jeune fossoyeur de lí » avant-garde institutionnelle  » ne joue pas franc jeu. Il oublie de préciser ses liens avec Marcel Landowski, compositeur de musique tonale avant d’avoir été le premier directeur de la musique d’André Malraux et le bras droit pour la culture de Jacques Chirac à la Mairie de Paris. Il néglige de signaler qu’ils s’occupent, l’un et l’autre, d’une association vouée à l’exécution de  » toutes les musiques, sans exclusives  » intitulée Musique nouvelle en liberté – comme si la musique avait été si longtemps bâillonnée !11 ne dit pas d’où lui vient cette hargne contre Boulez dont le nom apparaît dès la page 23 de ce Requiem pour ne plus guère disparaître ensuite : Boulez le grand manipulateur, le protégé de Georges Pompidou, l’homme de pouvoir, le cumulard, Boulez dont le seul but, en créant le Domaine musical, 1’Ircam et l’Ensemble InterContemporain, fut de faire jouer sa propre musique et celle de ses affidés.

Duteurtre ne se fait-il pas ici avec quelque naïveté l’écho de vieilles haines qui menèrent Marcel Landowski au faîte des honneurs (il est aujourd’hui secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts : l’homme de pouvoir, c’est lui), Boulez devant se contenter d’un poste de professeur au Collège de France après avoir quitté nos contrées entre 1966 et 1974 ? C’est vrai que le départ fut fracassant, que Boulez traita Landowski de  » personnage falot et inconsistant « , mais tout cela valait-il un Requiem aussi téléphoné ?

Que Duteurtre aime l’accord parfait, l’harmonie classique, les rythmes clairs et bien balancés, les jolies mélodies, qu’il ait l’oreille chatouillée par les excès du chromatisme qui ont mené à l’atonalité (sans rupture historique, contrairement à ce qu’il prétend), puis à la très brève période du sérialisme intégral, on ne saurait lui en faire grief S’il a comme idéal musical Steve Reich, Gorecki, Poulenc, Menotti, Henri Sauguet, Nino Rota, personne ne lui en voudra. S’il adore à l’égal de Fidelio les nombreux opéras de Marcel Landowski, qu’il nous fasse partager son enthousiasme. Plutôt que d’enterrer sur un peu plus de deux cent soixante pages une avant-garde qu’il juge surévaluée, qu’il exalte les  » bons auteurs  » en proportion de leur vertu. Ce Requiem n’est qu’une suite de Dies Irae.

Anne Rey


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