Benoît Duteurtre, La Mort de Fernand Ochsé, Jean-Claude Lebrun, l’Humanité, 24 Mai 2018

Benoît Duteurtre Un artiste accordé à son temps

 

La chronique littéraire de Jean-Claude Lebrun. La Mort de Fernand Ochsé Benoît Duteurtre Fayard, 300 pages, 19 euros

Celui dont il est question dans ce récit à l’élégance discrète quitta ce monde entre le 31 juillet et le 5 août 1944. Entre le départ du convoi 77 de la gare de Bobigny en direction d’Auschwitz-Birkenau et le moment où, avec sept cent vingt-six autres déportés, il fut déclaré mort sur les listes du camp d’extermination. Décéda-t-il pendant le transport ou fut-il envoyé à la chambre à gaz après le tri sur la rampe de déchargement ? Une seule certitude : dans ce tout dernier convoi à destination de la Pologne se trouvait, en compagnie de son épouse Louise, l’un de ceux qui avaient animé la vie musicale et théâtrale de la Belle Époque et de l’entre-deux-guerres. Une telle destinée ne pouvait qu’interpeller l’auteur, qui est aussi un spécialiste reconnu de l’opérette et de la chanson populaire.

Dans son récit, qui relève à parts égales de la biographie et du tableau d’époque, Benoît Duteurtre restitue la figure de ce dandy fils d’une riche famille juive, « personnage proustien des années 1900 », dont le nom demeure absent des dictionnaires de la musique et de la chanson, alors même qu’il fut d’une multitude d’aventures artistiques. Fernand Ochsé, c’est de lui qu’il s’agit, fut en effet un brillant touche-à-tout. Musicien, compositeur, décorateur de théâtre, costumier, organisateur de ce qu’on appellerait aujourd’hui des événements culturels, découvreur de talents, grand collectionneur… Ainsi que dans les opérettes, son existence s’était déroulée sous les signes mêlés de la légèreté, de l’excentricité et du plaisir. Et toujours d’un insatiable appétit de nouveauté. Il avait fréquenté Raynaldo Hahn aussi bien que Ravel, Debussy et Honegger. Peu à peu c’est toute une époque qui ici renaît, travaillée par l’idée de rupture après la boucherie de 1914-1918 mais porteuse encore de valeurs esthétiques du XIXe siècle. Le goût éclectique de Fernand Ochsé, assez semblable à celui de l’écrivain, le porte ainsi d’un égal mouvement vers Offenbach et Kurt Weill, Ray Ventura et Erik Satie. C’est finalement contre un double oubli qu’est advenu ce récit d’une infinie délicatesse : celui que visait la « solution finale » et celui des décennies « modernistes » qui suivirent. Comme un symbole, la partition de Choucoune, l’opérette de Fernand Ochsé qui ne fut jamais représentée de son vivant, demeure introuvable. Du moins est-il maintenant possible de découvrir cette belle figure, légère et tragique, telle une incarnation du temps.

Jean-Claude Lebrun

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