Benoît Duteurtre, Chemins de fer, par Claire Julliard, Le Nouvel Observateur, 21 septembre 2006

L’antimoderne

 

Une fillette court dans la campagne enneigée pour rattraper un vieux train. Ce dessin de Sempé en couverture du nouveau livre de Benoît Duteurtre rappelle les similitudes entre leurs deux univers : esprit d’enfance, humour tendre et regard moqueur sur les illusions du modernisme. Curieusement, ce dernier trait vaut au dessinateur l’épithète d’humaniste et à l’écrivain celui de réactionnaire.
Après « Service clientèle » et « la Petite Fille et la cigarette », Duteurtre pointe une fois de plus le décalage entre l’homme et une société en mutation. Florence, son héroïne stressée, dirige une agence de communication à Paris. Tous les week-ends, elle regagne sa maison isolée des Vosges pour y vivre comme un ermite en pleine nature. A 50 ans, elle éprouve le besoin de couper du bois et d’allumer un antique fourneau.
Au cours de ses trajets ferroviaires, Florence s’indigne de la relégation progressive des autorails de province. Pas assez rentable, sa ligne va être «déclassée» par la SNCF. Ses passagers, venus d’une région peu favorisée, seront abandonnés à des véhicules sales et délabrés. Dans le même temps, Florence se heurte, dans son village, à la volonté forcenée de modernisation de la mairie, qui s’acharne à défigurer son coin de paradis.
Cette «femme moderne en quête d’authenticité» pourrait prêter à rire mais ce n’est pas le propos du livre. Duteurtre a raillé la duplicité des bobos face au pouvoir et à l’argent dans « la Rebelle ». Cette fois, il observe avec compassion l’une de ces battantes face à ses contradictions, révoltée par un monde qu’elle a contribué à édifier. Entre essai et roman, son conte bucolique dénonce une société de plus en plus asservie aux valeurs et aux impératifs de l’entreprise. Le promeneur solitaire devra désormais s’adonner à ses rêveries le long d’un parcours fléché semé d’«espaces propreté» et de ronds-points…

Claire Julliard

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