Patrick Besson, Marianne, 12 janvier 2004

L’Archipel du portable

 

Benoît Duteurtre a déjà eu un article dans Marianne pour Service clientèle (l). Eh bien, ça lui en fera deux. Et pourquoi pas un troisième ! d’ici à quelques mois ? « Si vous êtes assez fort, il n’y a pas de précédent. »Lénine ? Non : Fitzgerald.

Service clientèle est un compte bien réglé. Duteurtre en a marre de la société du spectacle informatique. Quand on pense à ce que Guy Debord aurait pu écrire sur le téléphone portable. Claude Durand m’a dit l’autre jour à La Luna (69, rue du Rocher, Paris VIIIeme ) que Benoît aurait dû appeler ce roman, que Claude aime beaucoup, Le Portable, mais le critique musical de notre journal, prix Médicis 2000 pour Le Voyage en France (2), ne s’attaque pas seulement à la téléphonie
mobile ; les compagnies aériennes, les serveurs Internet et quelques autres dogmes contemporains en prennent aussi pour leur grade. « Des caisses d’hypermarché aux péages autoroutiers, des halls d’aéroport aux guichets d’ex-service-publics-privatisés, il fallait continuellement attendre son tour
pour se renseigner, attendre son tour pour payer, attendre son tour pour retirer la marchandise, embarquer très en retard sur des vols surchargés, franchir lentement des kilomètres d’embouteillages. Et si, par malheur, votre cas finissait par échapper aux cases prévues automatiquement, alors commençait le cycle beaucoup plus long des vaines réclamations à un personnel dépassé, lui-même, par la logique aveugle de cette organisation.» Duteurtre est le Soljénitsyne du New Age : il dénonce «l’archipel du goulag» de la Modernité. Le problème, c’est qu’il ne pourra émigrer nulle part, puisqu’il n’y a qu’une seule Toile ! Le hasard – le hasard ? – a voulu que je lise Service clientèle le jour où Cegetel m’a désabonné de France Télécom sans m’en avertir ni que j’aie donné le moindre accord écrit pour cette opération. Il m’a fallu fouiller dans ma mémoire pendant une demi-heure pour me souvenir d’une conversation téléphonique que j’avais eue, il y a plusieurs mois, un samedi après-midi avec une employée de Cegetel. Mais je n’ai par la suite jamais rien signé avec Cegetel, ni même ouvert un de leurs nombreux courriers. Du coup, j’ai appelé France Télécom. Une jeune femme m’a expliqué que je devais signer un document comme quoi je voulais rester à France Télécom « ou écrire une lettre dans ce sens », sinon Cegetel allait emporter le morceau : moi. Et j’ai compris la grandeur de Duteurtre. Un grand écrivain, c’est quelqu’un qui écrit ce dont vous avez besoin, quand vous en avez besoin.

L’usager est usagé. Les romans réalistes sont devenus des romans d’anticipation et vice versa. Duteurtre s’est fixé un cadre – Marx, Diderot, Orwell, Kundera – et n’en sort pas, sauf quand il est obligé d’aller faire réparer son ordinateur. Le progrès n’en est pas toujours un. Par exemple, dans les années 50, on cuisinait dans les avions : du coup, les plateaux-repas étaient meilleurs. En fait, il n’y avait pas de plateaux-repas. C’étaient des assiettes. Sur des nappes. Blanches. Ou bleues. Duteurtre exagère parfois un peu, ça s’appelle le talent. Il s’amuse de tous les codes que nous avons à retenu : carte bancaire, domicile, portable, ordinateur. Même pour regarder les films X sur le câble, il faut avoir son code ! Notre vie est codée. C’est le Codex ! Les égouts de Paris ne sont plus dans Les Misérables, c’est Internet le mal nommé. Nous vivons dans le meilleur des mondes virtuels. Ce roman révolutionnaire a paru chez Gallimatrix.

Patrick Besson

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