Benoît Duteurtre, Livre pour adultes, Claire Devarrieux , Libération, 15 octobre 2016

Benoît Duteurtre, Livre pour adultes, Claire Devarrieux , Libération, 15 octobre 2016Les riches heures de Duteurtre
Un roman hanté par le temps qui passe et la musique

 

La fiction en dit certainement davantage sur les préoccupations des écrivains que leurs récits. Benoît Duteurtre, qui alterne romans, pochades, Polémiques (c’est un de ses titres) et autofictions, publie cette rentrée un très beau livre: il les contient tous. Trois nouvelles mettent en scène, sur le mode de la fantaisie outrée qu’il affectionne, un mélomane amateur rendu fou par un musicien des rues, à moins que ce soit par sa propre ambition; une tribu préhistorique préservée à un point extrême, qui révèle son secret; une île grecque achetée par un jeune milliardaire, où est imposé un modèle de civilisation idéale. Les autres textes de Livre pour adultes, ou l’auteur reprend la parole en son nom, montrent que ces trois lubies contiennent une bonne dose d’autodérision. Il en manque une: «Dans une nouvelle que je n’écrirai pas, tous les parents du monde subiraient un procès pour meurtre.» Roman hanté par «de Passage du temps» (première partie), Livre pour adultes médite sur la découverte que réserve la mort des parents: non seulement on est environné d’êtres et de choses qui disparaissent – phénomène à quoi s’attache l’oeuvre de Duteurtre depuis toujours-, mais il faut se résoudre à disparaître soi-même. «Tout le monde y passe, il n’y a rien à faire. On meurt rarement heureux.» L’observation de la démence sénile de sa mère inspire des pages bouleversantes: «Après soixante ans, le masque s’est lézardé et j’ai compris que cette femme si résolument optimiste était habitée par l’angoisse.» Le livre circule entre les différents pôles des amours de Benoît Duteurtre -rues de Paris, plage d’Étretat, village vosgien-, selon la pulsation des bonheurs et des indignations. Avant de rendre visite au centre Korian, chez les morts-vivants, il y a une halte chez une centenaire alerte, Madeleine Milhaud, boulevard de Clichy, dans l’appartement où elle habite depuis 1925. Ici, l’enfant de la maison, bambin dans son parc, salua un jour Maurice Ravel d’un «Salut, collègue!» Madeleine et Darius Milhaud accueillirent Kurt Weill et Lotte Lenya dans leur exil à Paris, en 1933, puis, quand ce fut leur tour, Lotte Lenya les accueillit à New York en 1940. Madeleine mourra totalement sourde. en 2008, à l’âge de 105 ans. «Toute jeune fille, elle avait joué du piano devant Debussy-et ce détail m’enchantait comme s’il me reliait à Dieu en personne.» Ces souvenirs ouvrent Livre pour adultes dans une tonalité de bien-être qui paraît immuable mais ne l’est pas, nous y demeurons «dans un temps suspendu où passaient les personnages qui avaient peuplé mon imagination d’adolescent et inspiré mon désir de suivre leur voie». Duteurtre, pour qui la nostalgie vient en tête d’une «Liste de plaisirs», ne s’émeut pas à l’énoncé des seules gloires. Compositeurs obscurs et vieux chanteurs à la retraite le retiennent, «j’ai cette obsession des noms oubliés et des destins perdus».

Claire Devarrieux

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