Dominique Guiou, Le Figaro, 4 mai 1992

Tout doit disparaître

Il est des goûts qu’il vaut mieux ne pas avouer. Exemple : aimer la voix grave et langoureuse de Barry White peut vous ringardiser à jamais. Benoît Duteurtre, parce qu’il connaît la musique, affuble justement son héros d’une culture à faire hurler les intégristes du rock, du baroque et du toc… en un mot les tenants d’un bon goût admis par tous et partout. L’époque est au consensus. Malheur à ceux qui s’en écartent et portent aux nues, comme le personnage de ú roman, les valses de Chopin, les  » rengaines  » de Rossini, les vociférations de James Brown ou encore le kitsch du sus-cité Barry White et de son inoubliable Love Unlimited Orchestra… Mais le désir de réussir dans le journalisme peut conduire à de déchirantes révisions. Bel-Ami au petit pied, le jeune homme, pour ses débuts dans la vie, apprendra donc – ce n’est pas si difficile ! – ce qu’il est de bon ton d’encenser et ce qu’il convient de détester pour se faire un nom. De petites trahisons en insignifiants renoncements, il devient un journaliste respecté c’est-à-dire un journaliste dont les articles sont lus par cinquante lecteurs qui comptent… Le petit monde clos dans lequel il se trouve confiné devient rapidement insupportable à ce faux arriviste que la carte de presse a tôt cessé de fasciner. Las. Il est déjà trop tard pour enrayer la logique de son destin… Le hasard des rencontres le fait passer de l’obscure revue musicale à un magazine féminin de très grande diffusion. Son talent de plume fait le reste : il réussit dans les genres les plus variés : faits divers sordides, reportages insolites, récits pornographiques… Mais cet ambitieux pusillanime, menu fretin devenu requin malgré lui, tiraillé entre son désir d’intégrité et la douce quiétude que donne une place dans la société, est constamment taraudé par le doute et se pose d’incessantes autant qu’embarrassantes questions sur l’utilité exacte de son existence, sur le sens de sa vaine agitation…

Benoit Duteurtre se sert de la candeur de son héros pour porter un regard faussement naïf sur les  » communiquants « . Stars, seconds couteaux ou figurants, ils sont tous épinglés dans cette typologie vivante des cuistres, fausses valeurs et mauvais penseurs qui font et défont les modes. En ethnologue pince-sans-rire qui force à peine le trait, il parvient à rendre irrésistibles ces caricatures quíencombrent écrans et journaux, que nous écoutons et lisons avec gravité, et dont nous partageons si souvent, manipulés ébahis, les jugements péremptoires. L’horreur du ridicule conduit ce roman vif, drôle et cruel, qu’il conviendrait de mettre au programme des écoles de journalisme.
Dominique Guiou

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