Benoît Duteurtre, Tout doit disparaître, Yann Moix, Elle, 2003

CHER BENOÎT DUTEURTRE,

 

Je viens d’achever la lecture de l’édition Folio « revue par l’auteur » de « Tout doit disparaître », paru la première fois il y a dix ans. C’est un livre parfait, comme il existe des figures géométriques parfaites. La violence y est limpide, incroyablement calme. Vous y narrez vos débuts de journaliste musical à Paris, l’horreur de la vie de pigiste, les humiliations mondaines et aussi votre peur d’aimer. Vous prétendez hésiter entre deux sexes, mais c’est surtout l’amour qui vous fait peur, avec ses obligations, ses mécanismes, ses habitudes. Votre névrose, ce n’est pas le passé, mais ce qui, dans le présent, subsiste du passé. Ce n’est pas le temps perdu, ni retrouvé, mais le temps enfoui. Cette Belle Epoque qu’on lit encore, qu’on devine un peu (de moins en moins) à travers les briques, les rues, les monuments. Vous faites comme si. Comme si Offenbach et Haussmann, comme si Reynaldo Hahn et Proust étaient encore vivants. Vous vous réfugiez à la campagne ou au Balajo, ces lieux où le XXI siècle ne veut rien dire. Mais, étrangement, vous êtes tourné vers le passé non comme un passéiste, mais comme un visionnaire. Avec vous, le passé redevient neuf. Vierge. Et Debussy tutoie Steve Reich ; Ravel écoute James Brown ; Barry White est le meilleur ami de Stravinsky. Tout, donc, n’a pas disparu. Pas même les vrais écrivains. Franchement, vous m’étonnerez toujours, Benoît.

Yann Moix

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