Benoît Duteurtre, Polémiques, Marin de Viry, Marianne n°837, 4 mai 2013

Maître à mal penser

Quel châtiment gothique et médiéval, avec des raffinements de cruauté, sera-t-il assez dur pour punir Benoît Duteurtre de son dernier livre, « Polémiques » ? Cet ouvrage, organisé en petits chapitres élégants et musicaux, est comme un chapelet de pains de plastic qui explosent pour détruire la condition contemporaine. En tout cas, son compte est bon, et je n’ai rien pour le défendre : il avoue être « phobe » tous azimuts, antimoderne à 360 degrés, mécontemporain multi angles. Et sur des objets délicats,voire sacrés, naturellement. Par exemple, il est maman-phobe (pourtant, les mamans sont adorables), papa-phobe (pourtant, les super-papas qui sentent la crème au calendula sont trop cools), famillo-phobe, bébé-phobe (il ose), vélo-phobe, poussetto-phobe, libéralo-phobe, reglementaro-phobe (sur ce dernier point, il a écrit un roman – « Le retour du Général » – où une révolution gaulliste naissait du durcissement absurde de la règlementation sur la mayonnaise. L’effet papillon de la règlementation sur la mayonnaise, c’est tout à fait le génie propre de Duteurtre). Et naturellement, crime suprême par les temps qui courent, homophobe, puisqu’il est tranquillement et officiellement homosexuel, mais ne hurle pas immédiatement à la mort, au fascisme, à la France rance et au retour de Torquemada quand il examine les arguments des anti « mariage pour tous ». Les homosexuels, de Freddy Mercury à Richard Descoings, ont électrisé la modernité pour son bien, et Duteurtre s’étonne à juste titre que leur désir d’avenir soit désormais de chausser les patins à cirer le parquet, et de s’engueuler avec l’équivalent technique de bobonne devant un frigidaire, pendant quarante ans. Il est contre le mariage hétérosexuel et il étend généreusement son raisonnement et son esprit de résistance au mariage homosexuel. En gros, il ne pense pas que l’hermaphrodite social-démocrate végétarien à bicyclette et à trace carbone réduite (avec son greffon électronique de communication et de réalité enrichie implanté dans la moelle épinière) soit forcément l’avenir de l’homme.

Mais la mère de toutes les phobies, chez Duteurtre, c’est le mot, l’idée, et l’état d’esprit sympas. Comme à toutes les âmes noires, cette notion floue, englobante, au sourire faux, lui est suspecte. Ses sympathies ne sont d’ailleurs pas moins coupables que ses antipathies : il aime la France, les centrales nucléaires, et les raisonnements construits la tête froide. Il pense que la diplomatie doit servir nos intérêts plutôt qu’à faire surgir des ruines encore fumantes de nos bombardements humanistes quelques mollahs hagards, qui se jettent illico sur nos ambassades pour les faire griller. et sur les femmes pour leur taper dessus jusqu’à ce qu’elles obéissent.

J’oubliais un crime dans cette longue liste. Duteurtre est Angot-phobe. Donc misogyne. Donc anti-féministe. Donc pour l’ordre hétérosexuel bourgeois. Donc pour le règne du père. Donc pour l’infâme, la souffrance, l’abus d’autorité ; donc pour les curés pédophiles, l’Occident, la haine, le mal, le venin. Il est contre les aspirations humaines au progrès. Il n’est pas pour qu’on se fasse pieusement (et copieusement) ch… à lire Christine Angot. Il a bien tort. Une phrase d’Angot comme « il se focalise sur retomber sur ses pieds », qu’il cite, vient de me faire rire pendant un quart d’heure. 

Vous aurez compris que Benoît Duteurte est le contraire de ces ânes univoques qui font carrière dans le culturel, segment littérature ; que c’est un auteur calme et déterminé qui recherche des harmonies littéraires et musicales, et qu’il convient de se rafraîchir à cette source-là.

Marin de Viry

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