Benoît Duteurtre, En marche !, Sébastien Lapaque, Le Figaro Littéraire, 04 octobre 2018

L’ÉVÉNEMENT littéraire
On vit une époque formidable !
DOSSIER Comme Benoît Duteurtre dans une fable contre-utopique, plusieurs romanciers brocardent le monde parfait que la modernité veut imposer.

 

Benoît Duteurtre, En marche, Le Figaro Littéraire, 04 octobre 2018En moraliste, Benoît Duteurtre nous rappelle que «qui fait l’ange fait la bête». F MANTOVANI/GALLIMARD

Il y a toujours eu du je-ne-sais-quoi en tout Benoît Duteurtre. Il aura bientôt soixante ans, et l’on se demande si quelqu’un a remarqué qu’il était l’un des plus grands écrivains de sa date, un intellectuel et un artiste qui a construit une œuvre sans se souder des modes. S’il est permis de se féliciter de la reconnaissance commerciale dont jouissent aujourd’hui Michel Houellebecq et Emmanuel Carrère, devenus des têtes de gondole comme des cerfs au milieu d’un troupeau de vaches, on peut aussi se demander par quel effet diabolique du marketing les noms de quelques magnifiques romanciers de langue française ne sont jamais arrivés aux oreilles du grand public : Jean-Luc Coatalem, François Taillandier, Jérôme Leroy, Alain Monnier. Et Benoît Duteurtre.
À l’instar de Paul Valéry, l’ancien musicien du groupe Paris Latino, animateur de l’émission « Étonnez-moi Benoît» sur France Musique, bête noire de la gauche culturelle «rien-pensante» et mauvaise conscience de la droite académicienne mondaine que son érudition et sa liberté angoissent pourrait dire : «J’ai beau faire, tout m’intéresse. » Le prouve En marche!, «conte philosophique» où se concentrent la plupart des thèmes qui hantent son œuvre depuis L’Amoureux malgré lui, son premier livre, publié par Philippe Sollers à «L’Infini» en 1989.
Benoît Duteurtre n’aime pas les poussettes où crient des enfants baveux, les lecteurs de ses livres s’en souviennent. Thomas, la créature imaginaire d’En marche !, finit lui-même par les détester. Les chiens ne font pas les chats. Thomas, ce n’est pas tout à fait Benoît, mais c’est un peu Benoît. Jeune député du parti En Avant!, centriste et écoresponsable, il porte sur le monde le regard naïf du Candide de Voltaire. C’est ainsi que Thomas s’est intéressé à la Rugénie, meilleur des mondes libéral-libertaire établi à l’est de la vieille Europe. En 200 pages hilarantes, Benoît Duteurtre raconte le «voyage d’étude » du député à la bonne conscience bronzée au pays du bonheur parfait.
Il y a un côté «Thomas chez les Rugènes » dans En marche !. La référence évidente à Voltaire n’occulte pas celle à la ligne claire, à la bande dessinée de grand style. Duteurtre est un aquarelliste, dans son genre. Même pour décrire la catastrophe, il n’oublie pas les bleus avec lesquels Eugène Boudin a peint le ciel au dessus du Havre, cette ville selon son cœur – même si ce gaulliste vit aujourd’hui dans les Vosges, près de la France des abandonnées dont parle le géographe Christophe Guilluy dans ses travaux.

Voyage en Rugénie
En bon lecteur de Blaise Pascal, l’auteur de Gaieté parisienne a pu observer le péril bestial qui menaçait les esprits purs qui voulaient faire l’ange ; en vrai lecteur de Jean Baudrillard, il n’a pas oublié ceci : «Nous croyons naïvement que le progrès du Bien, sa montée en puissance dans tous les domaines (sciences, techniques, démocratie, droits de l’homme), correspond à une défaite du Mal. Personne ne semble avoir compris que le Bien et le Mal montent en puissance en même temps, et selon le même mouvement. Le triomphe de l’un n’entraîne pas l’effacement de l’autre, bien au contraire. »
La Rugénie n’existe pas. Comme la Syldavie pour Hergé, elle n’est pour Benoît Duteurtre qu’un motif musical. Mais ce qui se passe en Rugénie existe bel et bien, tous les jours, partout dans le monde. Tout a changé, depuis l’époque où Aragon écrivait Traité du style. À l’époque, c’était le fait de regarder de travers dans la rue «n’importe quel officier ou sous-officier, n’importe quel crétin payé pour marcher au pas », qui risquait de vous envoyer au violon. Aujourd’hui, c’est de sourire à une dame. Le pauvre Thomas en fait la cruelle expérience, au premier jour de son voyage en Rugénie.
Et il n’est qu’au début de ses épreuves. En marche ! Ce sont les douze travaux d’un éco-citoyen au pays de la rencontre entre la bonne conscience de gauche et l’ « efficience» de droite devenue enfin bien réelle et bien palpable. Autant dire un catalogue d’horreurs. À suivre l’imaginaire du romancier, il semble que les dirigeants de cette démocratie si parfaite sont un peu sourds à la question sociale. Ainsi parle un Rugène : «Le chômage est très élevé en Rugénie. Les usines ont fermé. La plupart des produits et des aliments sont fabriqués à l’étranger. Le commerce en ligne a détruit les services. Les divertissements sont américains. L’école et l’université ne conduisent qu’au chômage… à moins de vouloir travailler dans un centre d’appels pour une société chinoise ou allemande. »
Bienvenue chez vous.

LE CONTEXTE
En cette rentrée littéraire, plusieurs romanciers dont Benoît Duteurtre, avec En marche !, et François Bégaudeau, avec En guerre, pointent du doigt les dérives d’une société qui, au nom de notre bien-être, tend à nous imposer des normes et à réduire notre liberté. Ils le font en utilisant des armes sans danger mais efficaces comme la farce, la satire féroce et ce faisant, ils rendent hommage à certains de leurs aînés comme Voltaire et, plus près de nous, à George Orwell et Aldous Huxley.

En marche, Huxley, Rue Des Archives

EN MARCHE!
De Benoît Duteurtre,
Gallimard,
215p,18,50€

Sébastien Lapaque
slapaque@lefigaro.fr

 

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