Benoît Duteurtre, Le voyage en France, Sylvain Houde, Voir, 17 janvier 2002

Benoît Duteurtre : Voyage transatlantique

L’auteur satiriste Benoît Duteurtre a remporté l’automne dernier le prix Médicis pour le jouissif roman Le Voyage en France. Nous avons rencontré « l’homme le plus détesté de Paris », qui n’est pas toujours tendre envers sa patrie, alors qu’il était de passage à Montréal.

Avec le prix Médicis en poche pour son Voyage en France, Benoît Duteurtre a profité de ses vacances à New York pour faire un détour par Montréal en ce début 2002. Cinquième visite chez nous en autant d’années pour le romancier, essayiste, journaliste, producteur radio et musicologue de 40 ans! Loin de faire l’unanimité en France, Duteurtre a autrefois pourfendu Pierre Boulez et les institutions musicales et culturelles dans son essai Requiem pour une avant-garde (Robert Laffont). Ses romans, aussi légers que mordants, dérangent tant que la revue française Technikart le sacrait « l’homme le plus détesté de Paris »!

« J’aime les écrivains qui ont un regard comique, satirique, cynique sur la société dans laquelle ils vivent. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France a été gagnée par une culture plus sérieuse et par un certain rejet de l’esprit de moquerie et de vaudeville qui était pourtant l’esprit parisien », d’analyser l’écrivain, originaire du Havre.

Et la polémique ne semble pas l’effrayer. « J’ai l’habitude, d’avouer Duteurtre, d’être accueilli par une critique partagée. Il y a une partie assez violente contre moi pour une raison simple: je passe mon temps à me moquer des milieux français. Et ils n’ont pas le sens de l’autodérision. » Cette fois-ci, ce sont, entre autres, les médias, les producteurs de télévision, les féministes, les catholiques et autres bohèmes qui passent dans sa moulinette…

D’une part, le roman emprunte le ton du conte philosophique, à la manière de Voltaire ou Diderot, pour nous raconter le voyage de David, un esthète américain dans la jeune vingtaine qui a une vision idéaliste de la France glorieuse du passé. « Pour moi, un personnage naïf comme David est presque un principe romanesque, confie l’écrivain. Il est un peu décalé et il arrive dans un microcosme dont il ne connaît pas les codes, ce qui permet d’en faire ressortir les aspects ridicules, les drôleries, les beautés. C’est Candide qui déboule dans la France d’aujourd’hui, qui n’est pas du tout celle qu’il imaginait. »

D’autre part, il parodie le genre à la mode de l’autofiction, en relatant au « je » les déboires d’un journaliste raté dans la quarantaine. « Comme tout artiste français, il rêve de faire un grand film sur lui-même, ironise Duteurtre. Mais il se trouve pris au piège quand il rencontre une jeune fille beaucoup plus insolente que lui et qui, à son insu, l’utilise comme personnage pour tourner en vidéo sa propre autofiction. » Les parcours des deux hommes finiront bien sûr par se croiser. Non sans avoir déboulonné les clichés touristiques et traversé l’Atlantique dans les deux sens.

New York contre Paris
Certains ont vu dans ce roman un plaidoyer pro-américain, un procès contre la France. Duteurtre explique ainsi son parti pris pour New York. « Il est évident que ma vision de l’Amérique est faussée, parce que je n’y passe que du temps libre; je peux flâner, rencontrer des gens que je ne connais pas, réfléchir, toutes ces choses que je ne fais pas à Paris, où je suis pris dans 36 obligations. Si j’avais à Paris la vie que j’ai à New York, peut-être que je préférerais Paris! Je veux m’installer à New York pour un an. Je vais venir me dégoûter de l’Amérique! »

Duteurtre se rend régulièrement dans la métropole américaine. Son engouement a été atténué davantage par la campagne de nettoyage de Manhattan sous le règne du roi Giuliani que par les événements du 11 septembre. « Le paysage new-yorkais, constate l’écrivain, est un capharnaüm de styles différents, de terrains vagues, de grands ponts en fer, de tours ultramodernes; c’est ce chaos que j’aime. Mais on est en train d’en faire une ville accueillante pour les familles et les touristes. C’est un peu pervers de dire qu’on préférait New York quand c’était sale et dangereux. Mais en réalité, si je préférais New York quand c’était sale et dangereux, c’est parce qu’on se retrouvait devant tout ce qui constitue la société américaine: la pauvreté, l’extrême richesse, les déchets, le grand luxe. Évidemment, je ne préfère pas la pauvreté et la violence, mais que tout soit visible. »

Le narrateur français, surnommé Cri-Cri, rédacteur en chef de la feuille de chou Taxi Star, observe d’ailleurs avec lucidité que les obligations de la vie sont un peu partout les mêmes. « Ici ou là-bas, c’est le destin d’homme moderne qui est insupportable. Ici ou là-bas, c’est la fraîcheur de la découverte qu’on voudrait retrouver avant de mourir. » Alors ce n’est pas tant Paris ou New York, même si la Ville lumière a perdu son statut de nombril du monde culturel au profit de la Big Apple.

S’agit-il plutôt d’une question de génération? En mettant en scène David, début vingtaine, et Cri-Cri, début quarantaine, l’écrivain aborde la désillusion de façon différente pour chacun. « J’ai une nostalgie de mes 16 ans, au Havre, alors que je découvrais l’art moderne, que j’étais passionné par la peinture, le cinéma, que j’avais un appétit pour tout ce que je ne connaissais pas, que je faisais mes premiers voyages à Paris, que j’avais une perspective immense. Vingt-cinq ans plus tard, tout ça est devenu un système de codes, de rapports sociaux déterminés. Il n’y a plus cette fraîcheur. C’est un peu pourquoi j’aime New York: je n’y connais pas les codes, je n’y représente rien, je n’ai ni pouvoir, ni relations. J’y retrouve l’enthousiasme de l’adolescence. »

Enthousiasme juvénile qu’il réussit à nous communiquer avec esprit, ce genre d’humour fin et subtil qui se fait rare. De notre point de vue de Nord-Américain francophone, une lecture jouissive sur l’état des deux pôles qui régissent notre culture.

Sylvain Houde

Le Voyage en France
de Benoît Duteurtre
Éd. Gallimard
2001, 297 p.

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