« Fermeture du marché aux oiseaux de l’Île de la cité – La complainte du canari » par Benoît Duteurtre dans Le Figaro N°23789 Samedi 13 dimanche 14 février 2021

Fermeture du marché aux oiseaux de l’île de la Cité: la complainte du canari

BENOÎT DUTEURTRE Usant du discours moralisateur qu’elle affectionne, la majorité du Conseil de Paris a résolu de supprimer le marché aux oiseaux de l’île de la Cité au nom du bien-être des animaux. L’écrivain* doute de la pertinence de l’argument, s’interroge sur les motifs de la décision et regrette la disparition d’un des rendez-vous traditionnels des Parisiens, les familles au premier chef.

 

L’ardente campagne de purification du passé s’enrichit chaque jour de perspectives nouvelles. Je suggère notamment de réécrire La Flûte enchantée de Mozart où le pseudo-sympathique Papageno, marchand d’oiseaux, est en réalité un barbare spéciste exploitant cruellement la faune sauvage pour l’agrément des humains. Il sera bon d’ajouter quelques dissonances dans son air pour souligner le côté abject du personnage, à moins de le remplacer par le niais « ouvrez la cage aux oiseaux » de Pierre Perret. Voilà du moins ce que m’inspire une récente décision de la mairie de Paris qui annonce la fermeture définitive du marché aux oiseaux de l’île de la Cité pour répondre aux demandes d’associations animalistes, pressées d’interdire une pratique « d’un autre âge ».

Cet autre âge, nous sommes nombreux à l’avoir connu, quand les familles se retrouvaient sous les ravissants pavillons du marché aux fleurs qui, chaque dimanche, accueille le commerce des petits animaux. Canaris, perruches, hamsters, cochons d’Inde et d’autres, plus étranges et parfois magnifiques, y font depuis belle lurette la joie des enfants et ne me semblent pas soumis à des traitements particulièrement ignobles.

J’ai même l’impression – quitte à endurer une avalanche de commentaires injurieux – que ces menus oiseaux exotiques, élevés par l’homme et incapables de vivre dans la nature, ne souffrent guère sur leurs perchoirs, pas plus que les rongeurs somnolant dans leurs nids. Notre curiosité pour eux a traversé les civilisations, de l’ancienne Chine aux Andes en passant par l’Europe, comme en témoigne l’« oiseleur » Papageno dont le métier illustre tout un pan des relations entre les humains et la faune: celui de l’animal de compagnie.

Les traitements cruels ont toujours existé et doivent certes être combattus. Ils ont surtout atteint une ampleur inédite dans notre société dont le système économique s’appuie sur ces ignobles pratiques que sont l’élevage en batterie, les conditions lamentables de transport et d’abattage, la pêche industrielle et ses ravages, régulièrement dénoncés mais jamais sérieusement remis en question.

Les associations militantes ont donc trouvé une cible plus facile dans nos petites pratiques quotidiennes et traditionnelles, comme la présence dans une cage (parfois spacieuse, et joliment aménagée) d’un couple de serins. Le champ de la réglementation s’étend chaque jour et le Conseil de Paris envisage de proscrire la pêche à la ligne dans la capitale pour répondre à la pression de l’association Zoopolis. Celle-ci demande en outre la fermeture de la ménagerie du Jardin des Plantes pour la transformer en zoo « sans animaux ».

Le cas des grands fauves est certes problématique et faisait déjà débat au début du XXe siècle ; mais pourquoi nous interdire le face-à-face avec certaines espèces plutôt choyées dans leurs enclos, comme ces baudets du Poitou que j’aime regarder les yeux dans les yeux ? Tout à son ardeur éradicatrice, l’association n’en dénonce pas moins comme un vestige du « colonialisme », ce lieu inventé par les naturalistes du XVIIIe siècle et inspiré par leur passion de la faune et de la flore.

Au nom de tels enjeux discutables et secondaires (dans une société qui, par ailleurs, extermine les oiseaux sauvages en plantant des forêts d’éoliennes), les militants lancent leurs injonctions et jouent sur l’émotion facile suggérée par la « marchandisation » et l’« emprisonnement » des animaux d’élevage. L’objet ultime de leur combat ne saurait être que l’interdiction totale de « l’exploitation » des espèces et de leur consommation ! Mais cette rhétorique trouve un écho naturel à la mairie de Paris, toujours en première ligne dès qu’on parle de victimes, et qui après le harcèlement (jusque dans ses propres rangs), l’homophobie ou la grossophobie, semble avoir trouvé un nouveau symbole chez nos compagnons à poils et à plumes, victimes de la sauvagerie humaine.

A moins qu’il ne s’agisse, plus prosaïquement, de la première phase de la rénovation annoncée du Marché aux fleurs qui nécessitait d’évacuer les primitifs marchands d’oiseaux… avant de « rafraîchir » les pavillons pour y développer, entre les plantes vertes, quelques enseignes de fooding et d’autres activités conviviales mieux adaptées à notre temps.

* Auteur notamment des «Dents de la maire » (Fayard, 2020), salué par la critique. Le nouveau roman de Benoît Duteurtre, « Ma vie extraordinaire », paraîtra le 11 mars chez Gallimard.


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À lire : « La Cité heureuse » (Fayard)

 

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