« Le Grand Rafraîchissement » de Benoît Duteurtre par Éric Naulleau dans Le Journal du Dimanche du 17 Mars 2024

Livres

LE JOURNAL DU DIMANCHE

DIMANCHE 17 MARS 2024

Benoît Duteurtre

L’insolence est son métier

FANTAISIE Avec un goût très sûr du contrepied, l’écrivain prédit la fin du réchauffement climatique et invente un genre littéraire :

la « fake news » fantaisie !

La réponse à notre demande d’entretien avec Benoît Duteurtre était illustrée par la photographie d’un village vosgien sous la neige. Parfaite entrée en matière pour évoquer Le Grand Rafraîchissement, son nouveau roman: « Mon grand-père était vosgien, même si j’ai grandi au Havre dans un tout autre environnement. J’ai passé toutes les vacances de mon enfance dans ce lieu auquel me lie un attachement charnel. J’y retourne pour de longs séjours, je me sens bien au milieu de cette nature de la montagne et des torrents. » Mais celui qui nous rejoint dans un café de l’île Saint-Louis est moins le Benoît des champs que le Benoît des villes, venu de l’île voisine, celle que domine Notre-Dame. « J’ai vu disparaître les bistros et les petits commerces que fréquentaient les médecins de l’Hôtel-Dieu, j’ai vu ce quartier se transformer en zone purement touristique. Je suis à la fois privilégié et victime de la « touristification » du monde. » Tout le problème que pose l’auteur de Drôle de temps aux arbitres des élégances idéologiques tient dans ce « à la fois ». Comment ce musicologue des plus pointus peut-il animer depuis vingt-cinq ans, sur France Musique, une émission consacrée à l’opérette? Comment l’amoureux de Philip Glass osa-t-il jadis critiquer Pierre Boulez et l’académisme d’une certaine musique contemporaine dans Requiem pour une avant-garde? Ce méfait lui valut d’être comparé par un journaliste du Monde à nul autre que Robert Faurisson, chef de file des négationnistes. Un procès s’ensuivit, perdu par le quotidien, publication d’excuses à la clé. Un certain milieu médiatico-intellectuel préfère décidément l’entre-soi à l’entre-deux.

« J’éprouve une forme de nostalgie pour un monde disparu»

Dans Le Grand Rafraîchissement, Duteurtre pousse l’insolence jusqu’à prédire la fin du réchauffement climatique et le retour à la tempérance dans tous les domaines : « Après la juste conquête des droits des femmes, puis le néoféminisme déchaîné qui désignait tous les mâles comme des criminels, le temps n’était-il pas venu d’une coexistence pacifique entre les sexes? Les méfaits du racisme, puis les excès du wokisme n’invitaient-ils pas à rassembler les citoyens dans un idéal collectif plus exaltant?» Naissance du mouvement des équilibristes. « Malheur à moi, je suis nuance! » s’exclamait Nietzsche. «  Malheur à lui, il est réac ! » traduisent les gardiens de la bien-pensance au sujet de notre homme. Réponse de l’intéressé : « J’ai pris plaisir à faire le portrait d’un écrivain râleur avec lequel certains finissent par me confondre. Il est vrai que ses obsessions sont aussi les miennes : les voisins, les cyclistes, les files d’attente dans les magasins, mais je force le trait. Mon hédonisme naturel l’emporte sur mon côté râleur. » Et l’humour sur l’humeur, même pour imaginer un temps où des rafles policières sont organisées dans le très chic 7e arrondissement de Paris au motif de corriger l’inégalité de traitement entre les bourgeois et les jeunes des quartiers: « Ça pourrait être considéré comme un livre porteur d’un discours politique, mais j’essaie d’y mettre suffisamment de fantaisie pour faire comprendre qu’il s’agit avant tout de raconter des histoires qui font réfléchir sur notre époque.» L’écrivain se réclame ici bien davantage du Passe-muraille de Marcel Aymé que des imprécations de Léon Bloy, filiation déjà repérable dans La Petite Fille et la cigarette (2005): un condamné à mort y exprimait la dernière volonté de griller une ultime cigarette dans une prison où il était expressément interdit de fumer. Mais, au vrai, pareille liberté de ton dans un roman fait venir un autre nom à l’esprit, celui de Milan Kundera. Une longue amitié unissait les deux hommes : « Je lui avais envoyé Tout doit disparaître en 1992, un roman qui n’avait connu aucun succès. À mon retour, j’ai trouvé dans la boîte aux lettres deux cartes postales, l’une signée de lui, l’autre de Guy Debord. Cela m’a sauvé du désespoir.» Rencontre décisive à tous points de vue : « Kundera a été très important pour toute une génération d’écrivains français à qui il a rappelé que le roman engageait d’autres aspects que le style – le jeu entre les faits et la fiction, la recherche des situations qui disent quelque chose du temps présent, la forme, l’art de la composition au sens musical. »

À la faveur d’une intrusion de l’écrivain dans son propre texte, celui-ci se définit comme représentant de « la vraie gauche ». Hilarité de son interlocuteur. Puisque l’heure est au fichage politique généralisé, on en profite pour demander ses papiers à l’écrivain. « J’ai longtemps cru être de gauche, je pensais à gauche, je votais à gauche, j’avais des amis de gauche et j’étais aussi sectaire qu’on peut l’être à gauche. Je pensais qu’être de gauche signifiait combattre l’ordre des choses, mais il s’est avéré que je combattais l’ordre des choses de gauche sous les espèces de l’avant-garde. Nombre d’opinions me rattachent encore à la gauche, mais j’ai un jour compris qu’il fallait conserver et pas seulement détruire. » Le Grand Rafraîchissement déborde de drôlerie, preuve qu’une littérature engagée ne sombre pas fatalement dans le roman à thèse, que l’esprit ne se confond pas forcément avec l’esprit de sérieux. Et que l’étiquette de scrogneugneu reclus parmi ses livres et ses vinyles colle bien mal à Benoît Duteurtre. « Je n’ai rien d’un passéiste. J’éprouve une grande curiosité pour notre époque, à laquelle je ne cesse de m’intéresser,

« Mon hédonisme naturel l’emporte sur mon côté râleur »

certes en la critiquant sur le mode de la satire, mais en essayant aussi d’y trouver de la beauté. » On le regarde s’éloigner sans se retourner vers les tours de Notre-Dame. Sans se retourner, vraiment? « En vieillissant, j’éprouve une forme de nostalgie pour un monde disparu que notre souvenir magnifie sans doute. Mais toutes opinions politiques confondues, nous pensions aller vers un monde meilleur tandis qu’aujourd’hui, toutes opinions politiques confondues, nous partageons la certitude de foncer vers les catastrophes. En même temps qu’une forme de détestation pour le monde qui vient, c’est un mécanisme de défense qui nous aide à supporter l’idée de la mort. » Pour nous distraire du pire à venir, on ne saurait trop recommander la lecture du Grand Rafraîchissement.

ÉRIC NAULLEAU

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.