« Frivolités parisiennes » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1303 du 3 au 9 mars 2022

Carte blanche
PAR BENOÎT DUTEURTRE

FRIVOLITÉS PARISIENNES

Loin des bruits de bottes qu’on entend sur terre, je préfère vous entraîner Là-Haut : titre d’un fleuron de la comédie musicale créé voici un siècle à Paris et qui revoit enfin le jour avec ses rythmes haletants et ses refrains joyeux. L’un d’eux est entré dans le langage courant : « Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres ! » Le premier acte se déroule au paradis, où vient de débarquer Évariste, un nouveau venu tout étonné d’être accueilli par un chœur d’anges féminins qui ressemblent à des girls. Un saint Pierre débonnaire et un ange gardien, aux allures de vieux copain, semblent également ravis de faire sa connaissance. Tous se lancent alors dans de fervents débats pour savoir si le lieu le plus agréable de l’Univers est ce paradis au-dessus des nuages ou bien Paris, la joyeuse capitale des Années folles qu’Évariste vient de quitter pour cause de décès. C’est le sujet du premier acte qui finit par un grand ensemble où le nouvel arrivant impose son point de vue: «Le seul vrai paradis, c’est Paris! »

En 1922, un an avant Là-Haut, le jeune compositeur Maurice Yvain avait créé sa première opérette, intitulée Ta bouche, en complicité avec le génial parolier Albert Willemetz – auteur par ailleurs de mémorables refrains, comme Dans la vie faut pas s’en faire ou Félicie aussi. Ils avaient ainsi lancé un genre nouveau: la comédie musicale à la parisienne, mêlant théâtre de boulevard, chansons et chœurs entonnés par des acteurs, des chanteurs lyriques et des chanteurs populaires. Ta bouche racontait les amours, tromperies et affaires d’argent d’une bande de nouveaux riches à Truc-sur-Mer, une station à la mode des années 1920. Son immense succès avait fait de Maurice Yvain le nouveau roi du théâtre musical – également popularisé par des chansons comme Mon homme, pour Mistinguett. Un an plus tard, les mêmes auteurs se remettaient au travail pour écrire Là-Haut et imaginer ce paradis qui ressemble à s’y méprendre aux Folies Bergère ou au Casino de Paris. Le rôle principal fut créé par le jeune Maurice Chevalier et celui de l’ange gardien par le vieux fantaisiste Dranem, que les dadaïstes adoraient pour ses « chansons idiotes ».

Au deuxième acte, saint Pierre accorde à Évariste une dérogation pour retourner sur terre et vérifier que sa femme ne se trouve pas déjà dans les bras d’un autre. Mais cette comédie bien troussée est surtout le prétexte à une partition réjouissante. Les airs très entraînants empruntent aux nouveaux rythmes à la mode, comme le fox-trot, auxquels Yvain souhaite ajouter « un peu du parfum de Paris ». Willemetz montre dans chaque morceau une invention irrésistible. Les refrains s’enchaînent, comme le ravissant Aime-moi Emma ou le faussement religieux Ose Anna, adressé à une fille trop timide. Tout culmine dans des ensembles frénétiques qui faisaient dire au grand compositeur Arthur Honegger: «Un finale d’Yvain, c’est ficelé comme un finale de Haydn. » Après avoir écrit de nombreuses chansons, opérettes et musiques de films (dont le fameux Quand on s’promène au bord de l’eau), Yvain est tombé dans l’oubli depuis sa mort, en 1965. Nous partageons pourtant avec Jean-François Kahn la conviction qu’il fut le meilleur compositeur d’opérettes du XXe siècle, et que Là-Haut est son chef-d’œuvre: une comédie parfaite célébrant un Paris joyeux, sans corona-pistes mais plein de refrains, de séduction et de gaieté pour oublier la trop proche et terrible Grande Guerre!

Là-Haut fut repris en 1997 avec l’excellent Patrick Haudecœur dans le rôle de l’ange gardien; puis Ta bouche en 2004 par la compagnie Les Brigands. Aujourd’hui, mieux encore: Yvain tout entier revient à la mode grâce à l’enthousiasme de la jeune troupe des Frivolités parisiennes qui a déjà donné ses opérettes Gosse de riche (avec un hilarant quatuor sur l’art moderne), Yes !(qui fut créé par Arletty), et désormais Là-Haut, cette œuvre d’utilité publique qui, comme la Vie parisienne, devrait figurer en permanence à l’affiche. Elle sera jouée en mars à Tourcoing le 6, puis à Paris, à l’Athénée, du 18 au 31 pour célébrer le printemps. Précipitez-vous !

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