« L’Europe et la chanson » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1247 du 5 au 11 février 2021

Carte blanche
PAR BENOÎT DUTEURTRE

L’EUROPE ET LA CHANSON

Belle initiative de France Télévisions: la présélection du concours Eurovision, présentée le 30 janvier, proposait des chansons exclusivement en français. L’élue est Barbara Pravi pour son titre Voilà. Courage ou masochisme, ce parti pris contredit l’évolution d’une manifestation qui s’affiche désormais sous son seul nom anglais (Eurovision Song Contest) et offre chaque année la plus vulgaire mise en scène d’une Europe transformée en province nord-américaine. On y voit la plupart des candidats imiter frénétiquement la variété d’outre-Atlantique, sous la houlette de juges et de présentateurs qui ne connaissent d’autre sabir que le globish et réduisent les langues du Vieux Continent au rang de patois. La France seule a longtemps cru que ce concours demeurait, comme à l’origine, un festival des cultures et des langues européennes. Cette conception assurait, il est vrai, des victoires faciles au pays de Piaf et de Brassens qui apparaissait encore, partout dans le monde, comme celui de la chanson dix titres français primés au cours des vingt premières années !

C’est alors que les très anglophones pays scandinaves, puis un patron de télévision allemande, fâchés de ne pas gagner assez souvent, réclamèrent la possibilité, pour chaque candidat, d’employer une autre langue que la sienne:autrement dit l’anglais. Ce mouvement bientôt irrésistible fut renforcé par l’arrivée massive des pays de l’Est, qui ont tendance à voir – pour la chanson comme pour le reste – l’entité européenne comme un moyen de devenir américain. D’où ces échecs de la France devenus aussi réguliers que les victoires d’hier, non parce que notre pays chante moins bien que les autres mais, au contraire, parce qu’il est un des derniers à afficher une tradition en ce domaine. Le mieux, sans doute, eût été de quitter ce concours humiliant pour les cultures nationales… sauf quand il les assimile, le temps d’un refrain, à un sympathique folklore susceptible de capter provisoirement les suffrages, sans rien changer à la massive domination de l’anglo-américain.
Cette évolution épouse celle de l’Union européenne, qui, sous la pression des pays du Nord et de l’Est, opte toujours davantage pour l’anglais comme seule langue de travail et de représentation… quitte à donner, elle aussi, l’impression que le Vieux Continent est une province nord-américaine. L’Allemagne n’a rien fait pour s’y opposer, tant sa domination économique semble lui suffire, de pair avec un certain effacement militaire, diplomatique, mais aussi culturel, entériné dès le lendemain de la guerre.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, se fend désormais, chaque année, d’un discours sur l’état de l’Union » (honteuse copie, mot pour mot, d’un usage états-unien) qui se déroule presque entièrement en anglais. Pour donner le change, elle accomplit quelques déclarations en allemand et en français… qui semblent satisfaire les modestes ambitions francophones de notre président (donnant là un triste exemple à ceux, de plus en plus nombreux, qui emploient notre langue, spécialement en Afrique !). Le départ des Britanniques n’a rien changé. Même le nouveau Parquet européen a choisi l’anglais pour langue de travail, avec ce qu’il implique comme façon d’écrire et de penser. Au nom d’un supposé pragmatisme, les petites nations aux langues très locales ne veulent surtout pas en passer par la langue d’un grand pays de l’Union – l’allemand, le français, l’espagnol, l’italien… – et préfèrent le globish, qui établit l’égalité d’une parole appauvrie. L’Union européenne est ainsi la seule grande entité géopolitique à s’exprimer dans une langue qui n’est pas la sienne, puisque la vraie langue de l’Europe, comme disait Umberto Eco, est la « traduction ». Pour illustrer cette richesse et cette singularité, chaque responsable de l’Union devrait privilégier sa propre langue et celles de ses voisins (ce qui n’empêcherait nullement de recourir de façon informelle à l’anglais pour certains échanges). Nous ne voyons malheureusement guère d’élus porter ces questions à Bruxelles. Ils devraient s’inspirer des responsables français du concours de l’Eurovision, qui ont choisi, tel Don Quichotte, d’affirmer leur singularité au risque de passer pour ringards, parce que c’est une question de civilisation.


Carte blanche précédente : « Elle ose tout » par Benoît Duteurtre dans Marianne n°1245 du 22 au 28 janvier 2021

Carte blanche suivante : « Touche pas à ma musique » par Benoît Duteurtre dans Marianne n°1249 du 19 au 25 février 2021

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.