« Brassens avait raison » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1283 du 15 au 21 octobre 2021

Carte blanche
PAR BENOÎT DUTEURTRE

BRASSENS AVAIT RAISON

Alors qu’on célèbre le centenaire de la naissance de Georges Brassens, j’ai réécouté avec délectation cette chanson extraite de son dernier album: Tempête dans un bénitier. Elle a non seulement la vigueur de ses meilleurs refrains (culminant dans un chœur avec ses copains qui l’avait beaucoup amusé lors de l’enregistrement); mais elle rappelle aussi qu’un artiste, même supposément anar et quelque peu « de gauche », n’entre pas forcément dans les cases où on voudrait l’enfermer. Pensez donc: quelques années après le concile Vatican II, censé faire entrer le catholicisme dans l’ère de la modernité, le sulfureux chanteur anticlérical semble presque regretter la messe traditionnelle, ses cantiques et ses psaumes chargés d’encens. Comme il le dit sans ambages: « Sans le latin, la messe nous emmerde », ou, encore plus crûment, « Le vin du sacré calice se change en eau de boudin ». Le très anticlérical Brassens s’amuse, n’hésitant pas à glisser dans sa prononciation quelques blasphèmes: « Oh très sainte Marie mère-de/ Dieu ». Mais son oreille d’artiste souligne aussi que la liturgie, en balançant ses rituels séculaires pour les remplacer par des chants en langue moderne d’une affligeante banalité, apparaissait soudain terriblement creuse. J’y songe avec d’autant plus d’amusement que je faisais partie, à l’époque, de ces jeunes catholiques persuadés qu’il fallait moderniser la messe, faire entrer les guitares dans les églises et entonner des chansons gentillettes, comme celles qu’interprète la famille Le Quesnoy dans La vie est un long fleuve tranquille. Je regardais avec dédain les vieux chantres faire de la résistance en se penchant sur leurs psautiers pour entonner des versets immémoriaux. Peut-être avais-je tort, comme le suggère Brassens. Tel n’est pas cependant l’avis du pape François, qui a réitéré son opposition aux offices traditionnels remis à l’honneur par son prédécesseur.

Si toutefois j’évoque aujourd’hui cette chanson, c’est aussi pour souligner combien la question du latin contenait en germe les ennuis qui allaient accabler l’Église, dès l’instant où elle commencerait à vouloir se mettre à l’heure. Plus elle en fait, plus on lui reproche de ne pas en faire suffisamment pour épouser le mouvement de son époque. Après qu’un rapport a mis au jour les dérives sexuelles, certes abominables, d’une partie du clergé, voici venu l’assaut final de ceux qui veulent aller plus loin pour réformer cette religion dans tout ce qu’elle a encore de particulier. La frustration sexuelle du clergé fait des ravages ? Il faut en finir avec le célibat des prêtres! La sexualité masculine entretient les pires pulsions ? Il importe de féminiser le clergé! La loi du secret a régné pendant trop d’années ? Il faut abolir celui de la confession, élément constitutif du catholicisme dont la République s’accommodait jusque-là. Qu’en est-il d’ailleurs de cette obligation de dénoncer, qui se comprend pour certains crimes mais ne saurait remettre en question toute forme de confiance et de confidentialité?

Complices de trop de turpitudes, les évêques doivent baisser la face. L’offensive entamée en Amérique du Nord ne cesse de s’étendre pour montrer partout l’Église romaine comme une entreprise tentaculaire de détournement. On la prie de s’aligner sur les mœurs anglo-saxonnes et protestantes avec leurs excuses publiques, leurs dédommagements financiers et leur progressisme sociétal qui, bientôt, conduira les militants à exiger un mariage religieux pour tous. Les révélations de ce début d’octobre étaient sans doute utiles, mais elles prêtent, comme toutes les affaires de mœurs, à quantité de raccourcis: quand on mélange les viols et les comportements déplacés; ou quand on dépeint les curés comme une armée de pervers (j’en ai pourtant connu de fort intéressants dont je n’ai jamais eu à me plaindre entre la manécanterie et l’école religieuse). Elles rappellent surtout que l’Église catholique, dans son effort pour adhérer à l’ère de la transparence, a encore des soucis à se faire. Tout le contraire d’autres pratiques religieuses plus attachées aux traditions avec leur part d’irrationnel (celles des orthodoxes, des juifs ou des musulmans)… Ce qui leur vaut paradoxalement un pouvoir d’attraction plus fort dans la société post-moderne. Ainsi soit-il!.


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