« Histoire de la neige » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1297 du 20 au 26 janvier 2022

Carte blanche
PAR BENOÎT DUTEURTRE

HISTOIRE DE LA NEIGE

Le sens de la neige a changé… Je m’étais fait cette réflexion pour la première fois en discutant avec une vieille paysanne, seule dans sa ferme sur la montagne. Arrivé au village pour passer quelques semaines au cœur de l’hiver, je me réjouissais de voir la vallée se recouvrir de blanc et offrir à mes yeux d’urbain un paysage féerique. J’avais alors entendu la fermière, assise près de l’âtre, murmurer sur un ton moins enthousiaste: « Je n’aime pas ce temps, quand la neige revient!» Ce qui, pour moi, était synonyme de promenades enchantées représentait encore, pour elle, une lourde épreuve remontant à la nuit des temps:l’hiver, le froid, les maisons isolées. Le sens de la neige avait changé: la rudesse de l’hiver infligé aux montagnards s’était transformée en divertissement pour citadins, relayé par l’industrie des loisirs.

La vieille fermière est morte et les loisirs ont gagné la partie. La neige maudite est devenue la neige enchantée qu’on se réjouit de voir tomber pour les sports d’hiver. Pourtant, dans ce coin des Vosges où je passe une partie de l’année, le sens de la neige a changé davantage ces dernières années. Elle se fait plus rare, en effet, certains hivers, si bien qu’à présent tout un peuple de professionnels et de touristes attend son retour avec inquiétude, les yeux sur la météo, en espérant qu’elle sera suffisamment abondante. Il en allait autrement dans mon enfance, quand poussaient ici les premières petites stations de ski et qu’on découvrait l’« or blanc », fort abondant dans les années 1970, que certains désignent comme un petit âge glaciaire. Nul n’imaginait qu’il pût être suivi par le fameux « réchauffement » dont je vois désormais les effets, d’un hiver à l’autre. Pas toujours, heureusement. Cette froide montagne du Nord-Est n’a pas perdu son caractère. Mais il est facile d’observer que les chutes de neige, parfois abondantes, sont fréquemment suivies de brusques remontées des températures et d’averses. Si bien que le paysage enneigé disparaît aussi vite qu’il est venu, faute de ces longues périodes de gel qui s’installaient parfois pour la totalité de l’hiver. Le sens de la neige a changé dans cette montagne, favorable hier aux nombreuses petites stations, munies de tire-fesses qui invitaient à de jolies descentes au milieu des forêts. On a vu récemment plusieurs propriétaires rendre les armes, parce qu’à l’incertitude de la neige se sont ajoutées quantité de normes – le meilleur moyen de détruire des activités artisanales. L’entretien des remontées, l’obligation d’avoir un « pisteur », tout cela a découragé les bonnes volontés et affaibli le plaisir singulier du ski vosgien. C’est désolant de voir ainsi démanteler les téléskis pour des questions d’organisation, quand beaucoup de communes auraient pu conserver leurs petites remontées. Les grandes stations, comme La Bresse ou Gérardmer, continuent heureusement à offrir de magnifiques domaines ouverts une bonne partie de l’hiver – mais elles ont tendance à se transformer en usines. À la bonne vieille neige de mon enfance s’est ajoutée la neige artificielle produite par des canons qui puisent dans les ruisseaux pour renforcer les pistes et traverser les périodes sèches. Dès que la température passe en dessous de zéro, ils tournent à fond, sans interruption, et ce n’est pas très agréable, quand on dévale une pente, de devoir affronter ce bruit de machine et ce nuage neigeux qui vous fouette le visage.

Le sens de la neige a changé, mais c’est fou comme je suis heureux, pourtant, une fois de retour chez moi, au-dessus du village, de goûter le simple plaisir de l’hiver au milieu des forêts. J’aime et j’attends ce moment où le temps se rafraîchit, où les gouttelettes de pluie se transforment en flocons qui dansent; puis en tourbillon plus intense qui finit par masquer complètement le paysage. Il réapparaîtra le lendemain, avec ses toits couverts de blanc, ses branches de conifère lourdement pliées vers le sol comme des soldats au garde-à-vous. L’enchantement, alors, paraît intact, et je fais des vœux pour que cette montagne, après le petit âge glaciaire des années 1970, connaisse encore suffisamment de petites semaines glaciaires pour nous faire oublier l’angoisse globale du réchauffement et nous rappeler la poésie de l’hiver.

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