« Touche pas à mon téléski » – Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1396 du 14 Décembre 2023

Carte blanche

À BENOÎT DUTEURTRE

TOUCHE PAS À MON TÉLÉSKI

Ils venaient juste d’achever le démantèlement des deux téléskis installés dans les années 1970 quand est tombée, fin novembre, une neige abondante qui a recouvert les pistes. Rien n’était plus simple, auparavant, que de rallumer les moteurs pour le week-end et d’accueillir les skieurs de la contrée, désireux de dévaler les trois pistes de la commune : une rouge, une bleue, une verte. Pas grand-chose, mais un vrai plaisir quand on glisse au soleil entre les sapins, devant un paysage enchanteur. C’est ainsi qu’a longtemps fonctionné cette station artisanale comme il en existait beaucoup : ouvrant quand la neige arrivait, fermant quand elle manquait, ne mobilisant guère plus que son propriétaire qui tenait la caisse, son fils qui passait la dameuse et les jeunes du village qui faisaient les perchmans. Elle aurait pu continuer, encore, si n’étaient arrivés le réchauffement climatique et bien d’autres complications.

Je me rappelle les débuts de cette mini-station quand j’étais gamin. Elle appartenait à deux fermiers, pour moitié chacun. L’un vendait les tickets dans une cabane en bois qui sentait le vin chaud, l’autre tendait les perches et surveillait les téléskis qui s’enrayaient régulièrement et qu’il engueulait de son accent montagnard à couper au couteau. Les enfants de la contrée descendaient à une vitesse qui impressionnait les petits citadins comme moi. La commune s’était battue auprès de la préfecture pour développer cette activité qui allait connaître un âge d’or durant les fraîches années 1970. Les hivers étaient plus rudes, la neige tenait plus longtemps sous le grand froid, au contraire du yoyo qui s’est imposé ces dernières années (les grosses chutes de neige étant suivies de brusques redoux qui lavent toute trace blanche en quelques jours). L’intérêt des petites installations était de pouvoir fonctionner à peu de frais, selon la météo, quand les plus grandes commençaient à compenser le manque de flocons par des pluies de neige artificielle. Pourtant, les mini- stations ont souffert davantage de la montée en puissance des réglementations. Normes et principes de précaution ont découragé les propriétaires : comme la présence obligatoire d’un pisteur secouriste, même pour les petites pistes de village; ou la remise à niveau des inoffensifs tire-fesses selon des exigences toujours plus élevées et coûteuses. La baisse de la durée d’enneigement s’est ajoutée, poussant nombre de petites stations à fermer boutique. Elles cochaient pourtant toutes les cases vertueuses de souplesse et de proximité, au contraire des usines à ski où villageois et rurbains se retrouvent désormais sur des parkings géants. Dans les Vosges, dans le Jura, en Auvergne, dans les moyennes vallées des Alpes ou des Pyrénées, la station de village est un genre en voie de disparition – sauf pour quelques acharnés qui tiennent bon et défendent leur téléski (j’en connais un qui fait ainsi la publicité de son unique piste: la seule du massif qui « soit plus large que longue »!)

Dans le même temps, la com- mune elle-même s’est beaucoup transformée : la population a fondu et la moitié des maisons se sont refaçonnées en gîtes touristiques; les enfants se sont faits rares pour tenir les perches et animer la station locale; les hôtels restaurants qui accueillaient, au gré de la météo, des skieurs venus des régions voisines ont été remplacés par des meublés en Airbnb. Bref, l’ancien village a quasi disparu en même temps que sa station. Un hiver de fermeture des pistes imposée pour Covid, puis un autre de flambée des prix de l’énergie ont eu raison des plus acharnés. Le patron a fini par démanteler ses deux téléskis pour les revendre à une entreprise plus importante. Les derniers piliers de métal ont disparu de la montagne à l’automne. On pouvait les trouver vilains, mais ils soulignaient la pente de ces prairies bien entretenues pour accueillir les skieurs. Désormais, les prospectus touristiques préconisent la marche en raquettes ou le ski de fond, quand je préférais cent fois – moi, l’enfant des Trente Glorieuses – me laisser transporter au sommet de la montagne pour la dévaler jusqu’à l’ivresse. Une époque s’est achevée, puis la neige est revenue, pendant quelques jours, comme pour se moquer de nous.■

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