« La dure vie du rail » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1263 du 28 mai au 3 juin 2021

Carte blanche
PAR BENOÎT DUTEURTRE

LA DURE VIE DU RAIL

Les choses changent souvent pour le pire… et quelquefois pour le meilleur:comme ce retour des trains de nuit, après un virage à 180° de la SNCF, qui avait décidé leur abandon en 2016; ou encore l’arrivée, sur les lignes de Normandie, de nouvelles rames confortables après des années de trains poubelles qui donnaient aux usagers des Intercités l’impression d’appartenir au sous-monde du transport. Je goûte moins en revanche cette nouvelle manie des contrôleurs (répondant sans doute aux consignes de leur hiérarchie) qui consiste à entrer dans chaque voiture en hurlant « bonjour messieurs dames », comme pour afficher une pseudo-politesse aussi réconfortante que le « bonjour » du policier que vous négligez de saluer dans les formes. Après avoir franchi les portillons numériques du quai pour procéder à l’« embarquement » (comme on dit désormais dans les TGV, qui se prennent de plus en plus pour des avions sur rails); puis, après avoir gagné sa place et enduré une succession pléthorique de messages d’accueil (incluant le prénom du « pilote ») et de consignes de sécurité (étiqueter ses bagages, ne pas fumer ni descendre du train en marche…). Lorsque, donc, vous commencez à vous assoupir ou à vous plonger dans une lecture, voici que s’ouvre soudain la porte et qu’un hipster en uniforme, impeccablement barbu et tatoué, claironne ce « bonjour » qui vous fait sursauter et vous invite à vous mobiliser en préparant titres de transport, cartes de réduction et autres… au lieu d’attendre tranquillement le contrôle discret de chaque passager qui primait, me semble-t-il, à une époque récente.

Un autre sujet rampant me préoccupe davantage, et j’en appelle à M. Farandou, président de la SNCF, qui fait son possible pour remettre les trains en marche; mais aussi aux tutelles politiques, plus concernées encore depuis que la régie des transports publics a perdu nombre de ses prérogatives liées au passage de l’ère (obscure) du service à celle (radieuse) de l’entreprise. La segmentation du réseau en marques commerciales rend en effet toujours plus compliqués l’achat et la réservation d’un billet… alors même qu’on prétend encourager le voyage en train. J’ai longtemps privilégié le numéro d’appel 3635, sur lequel la quantité d’annonces à écouter et de mots à crier avant de rencontrer un être humain augmente continuellement. Mais je me suis aussi avisé, récemment, que ce service ne couvre même plus la totalité du réseau: si bien qu’il est simplement impossible d’y réserver certains trajets pourtant mentionnés dans les horaires. Pour les Ouigo, il faut se rendre sur un site spécialisé. Pour les TER, les régions commencent à mettre en place leurs propres plates-formes d’achat (la réservation demeurant le plus souvent impossible dans ces trains de seconde catégorie). Bref, pour acquérir un billet incluant une ou deux correspondances, comptez une demi-journée, le temps de consulter plusieurs sites avec ce qu’il faut d’identifiants, de mots de passe… mais aussi de moments décourageants où ça ne fonctionne pas, allez savoir pourquoi, et où vous préféreriez tout abandonner pour vous replier sur le covoiturage ou rester à la maison.

C’est l’époque, me dira-t-on. Peut-être:car voici l’illustration d’une société où le fossé reste profond entre les intentions affichées (on sauve la planète, on favorise les transports en commun, on préfère le train à l’aérien) et la réalité d’un système qui, mécaniquement, produit le contraire: on segmente les services, on ne coordonne plus rien, on rend obligatoires les réservations et les identifications continuelles, on calque le train sur l’avion… Bref, on abolit jusqu’au dernier souvenir du temps où il était si facile de prendre un billet au guichet en indiquant sa destination, puis de monter dans le train qui vous arrangeait. Ce faisant, on rend plus compliqué le recours à ce moyen de transport qu’on vous recommande par ailleurs. C’est pourquoi, faute de pouvoir tout changer, j’invite déjà M. Farandou et les responsables concernés à rétablir un système de réservation simple, unique, rapide et facile d’accès, desservant l’ensemble du réseau. Telle serait, me semble-t-il, une des premières conditions pour rendre au train sa place dans notre vie quotidienne!


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Lire aussi « La Nostalgie des buffets de gare » (2015) et « Chemins de fer » (2006)

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