« Dictionnaire amoureux de la Belle Époque et des Années folles » (Plon, 2022) de Benoît Duteurtre Propos recueillis par Benoît Lasserre dans Sud Ouest du dimanche 28 août 2022

10 HORIZONS

« Belle Époque et Années folles sont imprégnées de sensualité »

L’écrivain Benoît Duteurtre publie un dictionnaire passionnément amoureux de la Belle Époque et des Années folles. Un ouvrage érudit et léger, pétillant comme un champagne, un hommage à Paris et à l’esprit français

Propos recueillis par Benoît Lasserre
b.lasserre@sudouest.fr

Après avoir lu votre livre, on se dit que vous seul pouviez l’écrire. Je l’ignore mais ce qui est vrai, c’est que tout ce que j’aime dans la littérature, les arts, la musique, l’art de vivre, se rattache à ces deux époques. Ma sensibilité s’est éveillée avec Monet, Debussy, Sacha Guitry, Alphonse Allais et bien d’autres. J’étais candidat à un « Dictionnaire amoureux de la Normandie ». Or, il y a des lieux de la région que je ne connais pas. Mais, dans le livre, j’évoque à maintes reprises la Normandie qui doit beaucoup à la Belle Époque et aux Années folles.

Benoît Duteurtre, amoureux d'une France insouciante et joyeuse. SANDRINE ROUDEIX
Benoît Duteurtre, amoureux d’une France insouciante et joyeuse. SANDRINE ROUDEIX

Quelle est la différence entre Belle Époque et Années folles ? Loin de s’opposer, ces deux périodes sont marquées par une grande continuité, coupée par la Première Guerre mondiale. La Belle Époque, c’est le Paris des années 1900, celui des grands boulevards, des cafés et des brasseries, de l’art moderne naissant. De façon subjective, je fais démarrer la Belle Époque à partir de l’Exposition universelle de 1889 et de l’inauguration de la tour Eiffel.

« Paris devient la capitale d’une légèreté revendiquée, au-delà des conventions bourgeoises »

Les Années folles débutent après l’armistice de 1918. On y retrouve la plupart des personnalités de la Belle Époque, comme Picasso ou Stravinsky, même si les mouvements ne sont plus les mêmes. Le dadaïsme et le surréalisme remplacent l’impressionnisme ou le fauvisme.

Les hommes s’encanaillent dans les cabarets de la Belle Époque. « Le Moulin Rouge, la nuit » (détail), une œuvre du peintre Georges Stein. Collection particulière

Cette fois, le problème est de déterminer quand elles s’arrêtent. Est-ce avec la crise économique de 1929 qui met fin à cette ambiance joyeuse et euphorique ? Mais la France des années 1930 continue de cultiver l’insouciance. On lui reprochera d’ailleurs de ne pas avoir vu monter les périls politiques, dont le nazisme.

Mais c’est cette légèreté qui vous attire. La Belle Époque a sa part sombre avec la fin du romantisme. Mais ces deux périodes sont en effet imprégnées de sensualité et de plaisir. Paris devient la capitale d’une légèreté revendiquée, au-delà des conventions bourgeoises. J’adore les arts et l’architecture de ces temps-là, les extravagantes villas balnéaires, les gares dont la gare de Lyon, à Paris, qui héberge l’un des plus beaux restaurants du monde, Le Train bleu. C’est toute une mise en scène qu’on retrouve jusque dans le mobilier urbain ou les squares.

Vos chapitres sont courts, sauf pour les musiciens, ce qui n’est pas très étonnant. La musique occupe une place prépondérante dans ma vie. Je voulais faire connaître les compositeurs français du début du XXe siècle. Par goût personnel et pour tordre le cou à l’idée que les Français ne sont pas un peuple de musiciens. À la Belle Époque, Paris est le cœur musical du monde entier. Si Stravinsky s’y installe, ce n’est pas par hasard et les compositeurs français sont adulés partout. Je souhaitais remettre à la place qu’ils méritent Debussy, Ravel, Fauré, Satie ou Reynaldo Hahn, moins connu mais qui était le meilleur ami de Proust.

Je voulais aussi réhabiliter un écrivain comme Anatole France, injustement oublié ou méprisé, alors qu’il symbolise l’esprit d’ironie français, très en vogue à cette époque.

Comme au XVIIIe siècle, les salons littéraires et artistiques sont essentiels. Proust les a parfaitement décrits. Artistes, écrivains et mondains se pressent dans les hôtels particuliers de la princesse de Polignac ou Marie Laure de Noailles, dont les maris vont plutôt s’encanailler chez Maxim’s ou au Moulin Rouge. C’est un trait distinctif de cette époque où les hommes se rendent sans se cacher dans les maisons closes et où l’art de vivre bourgeois s’accommode du triangle amoureux. Guitry et Feydeau en ont fait des chefs-d’œuvre.

C’est le temps des grandes courtisanes comme Cléo de Mérode ou Liane de Pougy pour lesquelles de nombreux hommes dépensent des fortunes.

Vous reconnaissez qu’on peut aussi détester cette partie de notre histoire. Il suffit d’évoquer l’antisémitisme, le colonialisme, la condition féminine, le travail des enfants ou le sort des ouvriers. Mais c’est un dictionnaire amoureux, et j’ai préféré mettre en lumière ce que j’aime dans ces deux époques. Elles ont quand même été marquées par de nombreuses conquêtes et inventions, souvent dues à des bricoleurs géniaux.

« Elles ont été marquées par de nombreuses conquêtes et inventions, souvent dues à des bricoleurs géniaux »

Paris est le phare de la Belle Époque et des Années folles mais c’est un mouvement mondial. La Belle Époque est typiquement française mais les Années folles existent dans d’autres pays, comme les « Roaring Twenties » aux États-Unis. Partout dans le monde, après la Grande Guerre, il y a une envie de légèreté et de vitesse, une volonté d’aller de l’avant, de réinventer la société.

Le mouvement se développe un peu partout en France. D’abord en Normandie qui devient le jardin de Paris. Elle est près de la capitale et de la mer, les stations balnéaires s’y développent et les belles Villas, voire des châteaux, s’y construisent. Il faut également citer Nice et la Côte d’Azur, sans oublier Marseille, qui a son propre music-hall et dont certaines figures, comme Raimu, vont « monter » à Paris. Pagnol y joue un rôle essentiel.

J’évoque aussi notre voisine Bruxelles malgré la destruction de nombreux immeubles Art nouveau dans les années 1960.

Êtes-vous aussi nostalgique de cette époque parce qu’il n’y a pas Anne Hidalgo ? Nostalgique ? Sans doute d’un âge d’or qui me fascine. Mais la nostalgie ne sert à rien. Ce qui

DU HAVRE À PARIS

Havrais d’origine, Parisien d’adoption et de cœur, Benoît Duteurtre, 62 ans, est l’arrière-petit-fils de l’ancien président de la République René Coty. Écrivain volontiers anticonformiste, au style élégant et parfois cinglant, producteur à France Musique, passionné d’opérette, il a déjà publié une trentaine d’ouvrages, dont « Voyage en France », prix Médicis 2001.

me plaît, c’est de déambuler dans ce Paris qui porte encore autant de marques de cette période. C’est pour elle que les touristes viennent : la tour Eiffel, la butte Montmartre, les brasseries, les bouquinistes…

Je ne pense pas qu’Anne Hidalgo éprouve un profond attachement pour ce Paris, pour l’histoire de cette ville exceptionnelle. Cela dit, il y a eu des menaces pires, avec Pompidou qui voulait tracer une autoroute en plein cœur de la ville. Heureusement, Paris reste plus fort que les élus.

« Dictionnaire amoureux de la Belle Époque et des Années folles », de Benoît Duteurtre, éd. Plon, 656 p., 25 euros.

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