Benoît Duteurtre, « Ma vie extraordinaire » (Gallimard) : Sur la ligne bleue par Olivier Mony dans Livres Hebdo le 28 février 2021

© Francesca Mantovani / Gallimard

Il règne sur l’œuvre de Benoît Duteurtre, depuis des décennies déjà, comme l’ombre d’un malentendu. Ce musicologue averti qui a combattu les vaches sacrées de l’avant-garde (au premier rang desquelles le très honni Pierre Boulez) au bénéfice d’une musique française directement héritière de Ravel ou Debussy comme effacée désormais des mémoires ; cet homme qui aime les hommes (un en l’occurrence, si on l’a bien lu) mais n’a jamais entendu, aujourd’hui moins que jamais, en faire une revendication, encore moins un désir communautaire ; cet écrivain qui n’a de cesse d’écrire dans le français le plus pur qui soit sans céder aux sirènes de l’expérimentation littéraire (même si ses amis Kundera ou Houellebecq le tiennent en la plus haute estime) ; ce « ronchon » professionnel qui ne goûte guère aux aléas de la vie dite moderne et ne se prive pas de le faire savoir ; cet homme, donc, est considéré comme le prototype de « l’antimoderne », de l’écrivain réactionnaire.

Voire. Il suffit de lire son nouveau livre, Ma vie extraordinaire, qui est comme une espèce de traité du réenchantement du monde et appartient, comme son magnifique L’été 76 (Gallimard, 2011), à sa veine la plus précieuse, intime, autobiographique, pour se convaincre combien cette lecture « idéologique » est à courte vue. L’auteur y revient sur les traces, celles de l’enfance, d’un de ces lieux qui ont marqué et continuent d’accompagner son existence (avec Le Havre, Paris ou New York, eux aussi joliment évoqués en ces pages). Il s’agit des Vosges, de sa « ligne bleue » symbolisée par les monts et les forêts qui bordent le lac de Longemer. Le petit Benoît y passait ses vacances auprès d’un grand-oncle résistant et d’une grand-tante, Rosemonde, plus jeune que son époux et qui mourra presque centenaire. En même temps qu’il ne cesse d’y aller, d’en venir et d’y revenir, Duteurtre déploie dans ce livre tout l’éventail, assez « extraordinaire » en effet, des rencontres, nombreuses, qu’il y fit, avec des anonymes ou des célébrités, croqués ici avec tendresse et humour. Mention spéciale au portrait de sa grande amie, Suzy Delair, la comédienne et chanteuse aujourd’hui trop oubliée. C’est un monde que l’on croyait disparu qui ressurgit sous sa plume, dans une couleur, une ambiance, rendu à son innocence première.

Benoît Duteurtre
Ma vie extraordinaire
Gallimard
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 20 € ; 336 p.
ISBN: 9782072818653

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