« Mes prévisions pour 2021 » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1243 du 8 au 14 janvier 2021

Carte blanche
PAR BENOÎT DUTEURTRE

MES PRÉVISIONS POUR 2021

Voici tout juste un an, le 1er janvier 2020, je présentais comme chaque année sur France 2 et France Musique le « Concert du nouvel an » de l’orchestre philharmonique de Vienne: un programme diffusé partout dans le monde avec son choix de valses, polkas et autres joyeusetés composées par la famille Strauss et les maîtres de la musique légère. Le succès de ce rendez-vous tient à son caractère presque immuable dans un monde passablement agité. Les Autrichiens montrent, on le sait, une étonnante fidélité à des traditions qui faisaient vomir Thomas Bernhard… mais qui ne manquent pas de charme kitsch avec leurs rythmes à trois temps, leurs vues du Danube et de la campagne viennoise, leurs ballets dansés dans des palais rococo, leurs reportages sur la pâtisserie et l’artisanat local – sans oublier ces musiciens d’orchestre qui se relâchent un instant pour échanger quelques bonnes blagues (comme d’imiter un bruit de canon ou celui d’une bouteille de champagne), ni ce public sur son trente et un qui a payé cher pour être filmé dans la salle dorée du Musikverein sur fond de Valse de l’Empereur et de Marche de Radetzky.

Rien n’avait donc changé, ce 1er janvier 2020, et je n’ai pas manqué de souhaiter aux millions de téléspectateurs « Bonne année et bonne santé!», pour conclure deux heures de musique souriante. Je n’ai pas tardé, toutefois, à mesurer la dérision d’une telle formule puisque ce fut, on le sait, une affreuse année, déjà gravée comme telle dans l’histoire. Pis encore: aucun des événements annoncés ce jour de l’an pour ponctuer les mois à venir n’allait se réaliser, à commencer par le 250e anniversaire de la naissance de Beethoven, auquel les artistes viennois rendaient, ce matin-là, un hommage… sans imaginer que la plupart des concerts prévus en 2020 seraient annulés, plongeant de nombreux musiciens dans l’angoisse et dans la dèche. Et si on m’avait également précisé, ce 1er janvier 2020, qu’il n’y aurait ni Jeux olympiques à Tokyo, ni Tour de France en juillet, ni Festival d’Avignon, ni Salon de l’agriculture, et qu’en outre la plupart des hôtels et restaurants resteraient fermés en pleine saison, tout comme les stations de sports d’hiver… j’aurais sans doute cherché une autre formule que « bonne année et bonne santé », supposant qu’une guerre mondiale ou un cataclysme sans précédent allait se produire (car, autant l’avouer, je n’aurais guère entrevu l’hypothèse d’une pandémie susceptible de chambouler à ce point toute la planète).

Un an plus tard, la tradition même du « Concert du nouvel an » a été bouleversée par cette lame de fond qui aura eu raison, pour la première fois, de l’immuable tradition austrohongroise. Face à la recrudescence de l’épidémie, les autorités viennoises ont en effet décidé que le concert 2021, dirigé par Riccardo Muti, se déroulerait devant une salle entièrement vide. Du jamais-vu, même si l’ORF (la télévision autrichienne) a diffusé dans la salle des applaudissements venus des cinq continents pour éviter un silence trop solennel entre les quadrilles et les galops. Quant à moi, fidèle au rendez-vous derrière mon micro, j’ai supposé qu’il convenait, pour le coup, de souhaiter à mes compatriotes une « bonne santé », même si ce ne sont là que d’aimables veux. Quant à savoir ce qui adviendra vraiment dans les mois qui viennent, je vous invite plutôt à consulter l’excellent Almanach du Messager boiteux – qui ne vient pas d’Autriche mais de Suisse, et dont l’édition alsacienne se diffuse également dans l’est de la France. Ce calendrier d’un genre particulier, illustré par la figure légendaire d’un colporteur unijambiste, présente en effet, depuis le XVIIIe siècle, l’intérêt de nous indiquer les prévisions météo pour toute l’année. Je peux ainsi savoir, en ouvrant cette nouvelle édition, que le 8 mars 2021, dans mon village des Vosges, il tombera de la « pluie froide », et que le 21 avril il fera « chaud et lourd ». C’est pratique pour s’organiser. J’ignore si des études sérieuses ont testé sa fiabilité, mais le Messager boiteux continue à se vendre et semble inspirer confiance à nos braves populations montagnardes… ce qui vaut sans doute mieux qu’un fragile et flou « bonne année». I


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