Qui entendra « L’appel de Saâles » ? par Benoît Duteurtre dans Marianne n°1183 du 15 au 21 novembre 2019

Il bataille au quotidien contre l’emprise des intercommunalités et les décisions absurdes venues de Paris. Depuis son village de Saâles, situé non loin de Saint-Dié des-Vosges, le maire Jean Vogel résiste et mobilise autour de ses actions toutes les bonnes volontés de ses administrés. Reportage. PAR BENOÎT DUTEURTRE

 

Dans la petite commune de Saâles, comme dans tout le massif vosgien, l’eau s’écoule abondamment. Elle jaillit partout en ruisseaux et en cascades avant d’alimenter de nombreuses fontaines. C’est pourquoi, sans doute, le législateur et l’administration, soucieux de mettre en oeuvre des économies autant que d’assurer le développement durable, ont instauré une nouvelle taxe visant l’eau censément perdue – en calculant la différence entre le volume capté à la source et celui chez les particuliers. Il aura fallu toute l’énergie de Jean Vogel, maire de Saâles, rejoint par des maires de montagne de toute la France, pour démontrer que la règle ne pouvait s’appliquer chez eux, à moins de fermer toutes les fontaines. Mais ces élus locaux redoutent surtout une autre réforme, instaurée en 2015, qui doit confier la gestion de l’eau aux intercommunalités – c’est-à dire en fait aux plus grosses communes, où elle est la plus coûteuse. Dans les villages de montagne, pourtant, l’eau a toujours relevé d’une gestion attentive, s’appuyant sur une parfaite connaissance des captages. Sur ce point, malheureusement, les maires de France se sont heurtés au niet des pouvoirs publics, convaincus qu’il était urgent de leur retirer cette responsabilité… même à l’heure où chacun prétend promouvoir les circuits courts !

L’Appel de Saâles, de Jean Vogel, préface d’Axel Kahn, La Nuée bleue, 284 p., 22 €.

Cette affaire résume les combats de Jean Vogel, la soixantaine, maire de Saâles depuis vingt-quatre ans. Vosgien d’origine, il revenait de longs séjours en Afrique quand il fut élu pour la première fois en 1995. Régulièrement reconduit, il a tenté de ranimer ce bourg d’à peine 1000 habitants, touché par tous les écueils du temps : démantèlement des services publics, circulation démente de poids lourds, abandon des terres agricoles, disparition du petit commerce… Ce combat exemplaire, cherchant à fédérer les bonnes volontés, il le raconte dans l’Appel de Saâles, un livre sous-titré Le combat d’un maire pour réveiller la France rurale. Il y pointe à la fois les succès, les échecs, les difficultés et les paradoxes: comme celui d’un pays en demande de démocratie locale, mais où des réglementations lointaines s’exercent souvent de façon aveugle.

Le meilleur exemple en est l’activité paysanne, ancrée depuis toujours dans les vallées vosgiennes et notamment dans ce secteur de moyenne altitude, où l’élevage de vaches et la production de fromages remontent à la nuit des temps. La commune n’en a pas moins été frappée par l’exode rural dès le début du XXe siècle, tandis que les terres agricoles abandonnées étaient replantées d’épicéas avec l’encouragement des pouvoirs publics. Nombre de villages sont passés du soleil à l’ombre; mais le prix du bois a fini par s’effondrer. Et quand de jeunes éleveurs ont voulu à nouveau miser sur la vache vosgienne, Jean Vogel a dû s’attacher à une première tâche: racheter les parcelles boisées, y réimplanter des prairies, aérer le paysage et assurer sa diversité, ce qui a exigé des trésors de négociation avec les propriétaires. Trop beau cependant pour continuer : l’administration vient de mettre en place une taxation sur les parcelles déboisées et non reboisées. Il en coûtera au paysan près d’un an de revenu pour remettre en pâture un seul hectare. Les éleveurs se confrontent également à une avalanche de normes d’hygiène françaises et européennes. Elles imposent la construction de bâtiments hors de prix à l’extérieur des fermes, interdisent la préparation du fromage sur des claies en bois, comme cela s’est toujours fait, préférant l’utilisation du plastique dans ces «laboratoires » où le paysan se voit quasiment prié d’entrer en blouse blanche et masqué.

Un col très fréquenté
Mille camions le franchissent chaque jour, y compris les plus gros tonnages, pourtant interdits sur ces axes. Ce que demande le maire de Saâles, c’est le simple respect des règles.

Une agriculture ravivée Pour contrebalancer cette furieuse normalisation, Jean Vogel et son équipe ont misé sur la labellisation de produits de montagne, la qualité «bio » et la vente directe dans des marchés, à commencer par la jolie halle de la mairie de Saâles. Les habitants des environs, puis les touristes, se sont précipités pour acquérir certains produits, comme les délicieux fromages de Simon Kieffer, un passionné qui a délaissé son métier de facteur et choisi, avec son épouse, les rudes conditions d’existence d’une ferme à l’ancienne. La commune de Saâles a également bénéficié de l’essor de la laiterie du Climont, créée par un autre militant, Christian Haessig, qui a commencé par vendre des yaourts et du fromage blanc avant de mettre sur le marché un produit qui fait fureur bien au-delà des Vosges : le K-Philus, lait fermenté aux vertus innombrables. Mais l’économie a ses exigences et la laiterie ne peut, malgré sa prospérité, parfumer ses yaourts avec les framboises et myrtilles des environs, en quantité trop faible et au coût trop élevé. Jean Vogel s’est, quant à lui, spécialisé dans la culture de ces petits fruits qui s’écoulent principalement par la vente directe. Avec ses limites, le chemin accompli pour raviver l’agriculture montagnarde semble ici couronné de succès.

Les contradictions de notre époque apparaissent toutefois dans une autre question cruciale : celle de la circulation, puisque Saâles est un col très fréquenté. Mille camions le franchissent chaque jour à toute vitesse, même quand ils sont chargés de matières dangereuses, comme ce jour où une cuve contenant 380001 d’hydrocarbures s’est renversée à l’entrée du bourg… Paradoxalement, le maire ne souhaite pas procéder au contournement routier, lequel accélère la mort des petites communes. Il préférerait qu’on s’en tienne au respect des règles, ce qui n’est pas simple quand la police semble plus occupée par le contrôle des « gilets jaunes » que par la verbalisation de camions géants, en théorie interdits sur ces axes, mais qui veulent économiser le coût du tunnel. Dans le même temps, alors que le «Grenelle de l’environnement» prônait le développement du transport ferroviaire, la petite ligne Strasbourg – Saint-Dié, qui dessert Saâles, a été plusieurs fois menacée de fermeture car elle ne répond plus aux priorités de la SNCF et d’un gouvernement qui adore l’autocar. Là encore, il a fallu toute l’énergie de Jean Vogel et des comités d’usagers, mais aussi l’engagement du maire de Saint-Dié, David Valence, vice-président de la région, pour sauver la ligne.

En découvrant ces combats, on mesure la dose d’énergie, de conviction, d’engagement personnel nécessaire pour retourner inlassablement à la tâche. On mesure aussi la diversité des modes d’action indispensables pour se faire entendre, des relations personnelles aux manifestations devant les préfectures… La bataille de l’eau n’est pas gagnée, et Jean Vogel se désole qu’on remette en question cette forme de souveraineté primordiale aux yeux des habitants : la gestion de l’eau et de la forêt. Il ne s’étonne pas non plus du découragement de certains maires face à l’inflation de procédures administratives, de courriels et autres justificatifs qu’exige aujourd’hui la moindre décision municipale. Autrefois, on se contentait d’un livre de comptes. Aujourd’hui, élus et secrétaires de mairie doivent plancher sans fin devant leurs ordinateurs, au lieu d’écouter la population et de mettre en oeuvre un élan collectif comme celui qui anime depuis trois décennies ce petit bourg vosgien.

B.D.

 

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