« L’OTAN et la chanson » Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1315 du 25 mai au 1er juin 2022

Carte blanche
PAR BENOÎT DUTEURTRE

L’OTAN et la chanson

L’évolution du concours Eurovision (diffusé le 14 mai) recoupe un peu celle de la Commission européenne. L’anglais y règne comme sabir unique, braillé par des commentateurs et des chanteurs de tout le continent, visiblement fiers de s’exprimer ainsi, comme s’ils représentaient la face jeune et festive du « camp occidental ». Le matin, Ursula von der Leyen et les responsables européens nous expliquent en anglais que l’Europe militaire et diplomatique commence enfin à exister… en fusionnant sans complexe avec l’Otan. Le soir, les organisateurs de l’Eurovision Song Contest nous signifient que l’Europe de la culture est enfin accomplie comme un produit dérivé du divertissement nordaméricain (ils en profitent pour nous rappeler que l’Europe de la chanson est aussi celle de la lutte contre toutes les phobies, célébrant les chanteuses à barbe ou à forte corpulence comme autant d’incarnations positives de notre civilisation woke). Mais cet affichage d’un anglais collectif est un acte symbolique et non un choix pratique; car une majorité de la population européenne comprend mal cette langue et préfère écouter les commentateurs nationaux chargés de traduire le grand show mondialisé.

Stéphane Bern, qui officiait pour la France avec Laurence Boccolini, en aura profité pour souligner que notre langue, pour la première fois, n’était représentée par aucun pays! Et voilà qui devrait nous interpeller: non seulement parce que le français est la seconde langue de l’UE, mais aussi parce qu’il fut longtemps la première de ce concours fondé en 1956, raflant dix fois le titre durant les vingt premières années. La France restait alors « le » pays de la chanson aux yeux d’une Europe où les voix de Jacques Brel, de Charles Aznavour ou de Françoise Hardy franchissaient encore les frontières. Ce pays serait-il devenu soudain si nul, pour ne plus remporter aucune victoire depuis Marie Myriam, en 1977? Évidemment non. Les talents français ou francophones abondent. Mais à l’Eurovision Song Contest, comme à la Commission européenne, ces années auront été marquées par une extraordinaire lâcheté des élites et décideurs français, cédant à toutes les évolutions dictées par l’air du temps, acceptant de parler globish en toute occasion, entérinant les « élargissements » sans condition ni réflexion, observant sans rien faire la transformation de l’Europe des nations en machin mondialisé. À l’Eurovision, le changement remonte à la fin des années 1970, quand les Allemands et les Scandinaves, fâchés de ne jamais gagner, ont modifié la règle en permettant aux participants de chanter dans une autre langue que la leur – ce qui niait l’esprit même du concours, comme illustration de la diversité européenne. Les peuples les plus anglicisés ont commencé à rafler les prix, suivis par les pays de l’Est, à peine libérés du joug soviétique et pressés de jouer aux Américains. La France, en revanche, s’est vue systématiquement humiliée, payant la faute d’avoir été la dernière grande nation de la chanson dans cette Europe qui, désormais, préfère l’exotisme des langues minoritaires, quand elle ne recourt pas à l’anglo-américain.

Le mieux, évidemment, serait d’abandonner cette galère, de fuir ce spectacle du nivellement européen par le bas. Mais notre pays préfère battre sa coulpe, penser qu’il n’a pas de chance depuis trente-cinq ans, tout en applaudissant à la politisation du tour de chant, plus atlantiste que jamais. De même, on pourrait rêver que la France se montre capable, à Bruxelles, de faire valoir son statut de pays fondateur et son rang de deuxième pays de l’Union en imposant le respect du plurilinguisme – pour lequel se battent de nombreuses associations en France, en Allemagne et ailleurs. Ou de quitter le commandement intégré de l’Otan, comme l’avait fait le Grand Charles, pour rappeler que l’Europe n’est pas un dominion états-unien, mais une entité singulière, désireuse de faire valoir la détente et la paix… Cette réelle singularité européenne, cette ambition qui prévalait jusqu’aux années 1980, nous l’avons délaissée au profit d’une adhésion de principe à cette autre «Europe » dont l’Eurovision Song Contest nous fait entendre la voix déprimante et fanatisée.

Lisez aussi la carte blanche précédente : « Ursula, tu me fais mal ! » par Benoît Duteurtre dans Marianne 1313 du 12 au 18 mai 2022

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