Ma vie extraordinaire de Benoît Duteurtre par Frédéric Beigbeder dans Le Figaro Magazine n°23818 et 23819 des 19 et 20 mars 2021

LE LIVRE DE FRÉDÉRIC BEIGBEDER

DUTEURTRE: LA VIE DERRIÈRE SOI

 

 

À force de se moquer de lui-même, Benoît Duteurtre débarrasse son autobiographie de tout narcissisme et nous livre son roman le plus émouvant.

 

Je viens de me prendre un sacré coup de vieux. J’ai toujours vu Benoît Duteurtre comme un jeune écrivain léger et révolté, une sorte d’étudiant attardé, fanatique d’opérette et de Marcel Aymé, camarade rigolo des réunions de L’Atelier du roman, publiant régulièrement des romans ronchons contre la bêtise du progrès. Bref, je le tenais pour un éternel gamin, certes disciple de Muray et Kundera, mais en version adolescente. Or Duteurtre a fêté cette semaine ses 61 ans. Boum ! Prends ça dans ta face. Il faut arrêter de considérer que les écrivains nés dans les années 1960 (c’est aussi le cas de l’auteur de ces lignes) sont des petits bourgeons sur le point d’éclore : sans s’en rendre compte, notre génération parvient déjà à l’âge des bilans. Comme d’habitude chez Duteurtre, Ma vie extraordinaire est un titre ironique, pour un récit composite voguant de la Résistance vosgienne en 1942 à la transformation des montagnes françaises en parc d’attractions en 2070. Duteurtre s’est lancé depuis treize ans dans un projet autobiographique dont ce livre est l’apothéose. Après Les Pieds dans l’eau (2008) où il révélait être l’arrière-petit-fils du président René Coty, L’Été 76 (2011) où il racontait son adolescence au Havre et Livre pour adultes (2016) où sa découverte du Paris by night coïncidait avec la mort de sa mère, nous arrivons au moment crucial où, en un clin d’œil, l’enfant devient sexagénaire. Le livre s’ouvre dans un embouteillage absurde au milieu des paysages féeriques des Vosges, et s’achève dans une « Voj Mountain » postapocalyptique. Ma vie extraordinaire raconte le passage accéléré du temps, ou comment un homme qui ne s’est pas vu grandir tente de sauver un zeste de beauté, dans un monde tellement pressé de s’enlaidir. Duteurtre semble se poser à chaque chapitre la même question : Qu’ai-je donc vécu ? Et son corollaire terrible : Qu’avons-nous fait pour enrayer la catastrophe ? Ses souvenirs merveilleux d’enfance chez son grand-oncle Albert sont un enchantement, qui contraste avec la guerre encore proche (où le vieil homme fut un héros de la France libre sous le nom de « Jeandel ») et la vision prospective d’un pays défiguré. Tout ça pour ça, semble soupirer Duteurtre. Entre le passé et le futur, il tente de savoir ce qui a bien pu lui arriver entre vingt ans et soixante ans : ces « 14 600 jours » d’écriture et d’amitiés, de clés égarées, d’émissions sur France Musique, de livres publiés et d’amours enfin stabilisées. Une vie pas si ordinaire a défilé sous nos yeux : et si, en fin de compte, ce titre n’avait rien d’ironique ?

Ma vie extraordinaire, de Benoît Duteurtre, Gallimard, 322 p., 20 €.

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