« Punitions » – Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1209 du 15 au 21 mai 2020

Carte blanche

« Punitions »

Par Benoît Duteurtre

 

C’est la levée de la punition après une heure de colle qui aura duré deux mois. Je ne parle pas du « confinement » mis en place par les pouvoirs publics avec le concours des citoyens. Non, j’évoque l’accès au littoral ou aux chemins de montagne, proscrit dès les premières mesures sans que je parvienne à comprendre pourquoi. Le fait de marcher au bord de l’eau, de partir en forêt ou de s’allonger dans une prairie serait-il un comportement à risque, favorisant la contagion?

Un bain de mer mettrait-il en danger la population plus gravement que de se croiser dans des rues étroites pour acquérir les produits de première nécessité? Fallait-il, pour des raisons psychologiques, inviter chacun à augmenter sa vigilance par des mesures symboliques ? Celle-ci m’est apparue néanmoins excessive et donnant, effectivement, l’impression de « punir » une population infantilisée pour des fautes qu’elle n’avait pas commises. La nature s’est vu confiner avec une sévérité inaccoutumée, comme s’il était impensable de profiter du printemps au moment, certes grave, où les pouvoirs se mobilisaient contre un mal que nul n’avait prévu. Des hélicoptères ont chassé les randonneurs; des policiers ont déployé leurs haut-parleurs contre des promeneurs en bord de mer;un certain dénigrement, relayé par l’opinion publique, a visé aussi les populations urbaines réfugiées dans leurs maisons de campagne – quand on aurait pu souligner qu’elles avaient, du moins, allégé la pression sur les hôpitaux surchargés d’Île-de-France! Aujourd’hui, enfin, dans les « départements verts », les maires osent timidement monter au créneau pour réclamer l’ouverture du littoral, des forêts ou des jardins publics. A Paris, en zone rouge, les parcs en pleine splendeur sont toujours interdits!
Mais je redoute à présent d’autres punitions qui s’annoncent au gré du débat déjà épuisant sur le monde d’après. Non seulement quand les pouvoirs publics et les entreprises devront sortir la facture après avoir paré au plus urgent, mais aussi de la part de ceux qui, mettant à profit l’épidémie et invoquant un changement nécessaire de paradigme, en profitent pour faire avancer des causes qui n’ont rien à voir: comme ces fous des éoliennes déjà pressés d’accélérer leurs implantations monstrueuses et de défigurer les paysages pour lutter contre le réchauffement. Quel rapport avec le Covid-19? Aucun. La relocalisation d’activités essentielles (qui, elle, s’impose comme une conséquence de l’épidémie) pourrait au contraire avoir pour effet d’augmenter légèrement notre empreinte carbone en polluant chez nous au lieu de polluer en Chine – ce qui n’est pas trop grave puisque la France, grâce à son parc nucléaire, est en cette matière plus « vertueuse » que l’exemplaire Allemagne.

Dans un autre registre, Anne Hidalgo, avec le fanatisme cruel qu’on lui connaît, prend prétexte de la situation pour harceler davantage l’automobiliste et lui fermer complètement la rue de Rivoli, grand axe parisien où se sont toujours croisés calèches, autobus, piétons, cyclistes, voitures. Les 8 millions de banlieusards qui ont Paris pour centre, qui souvent y travaillent et qui, depuis des années, souffrent d’une politique de circulation démente, se voient priés de laisser au garage leur véhicule. Celui-ci semble pourtant plus utile que jamais pour la protection qu’il assure hors des transports en commun, réduits en volume et sous surveillance! Mais ne rêvez pas: qu’il pleuve ou qu’il vente, vous pédalerez comme les autres. L’équipe municipale, pas encore réélue, reste capable de sévir. Près de chez moi, la rue Saint-Jacques, habituellement très fluide, vient d’être coupée en deux par un affreux muret jaune vif qui délimite le domaine des « circulations douces ». Les habitants de Paris intra-muros pourront ainsi retrouver, après ces semaines confinées, l’illusion d’habiter un parc de loisirs responsable. Toute vie urbaine, commerçante et culturelle y semble, pour l’heure, promise au ralentissement – au lieu de renaître après l’épidémie comme en ces Années folles qui, voici un siècle, s’efforçaient de faire oublier la guerre!

Carte blanche précédente : « Une soirée en 2021 » par Benoît Duteurtre dans Marianne n°1207 du 1er au 7 mai 2020

Une réflexion sur “« Punitions » – Carte blanche à Benoît Duteurtre dans Marianne n°1209 du 15 au 21 mai 2020”

  1. En fait de punition je pense que les lois et règles contraignantes qui existent dans nos démocraties sont suscitées par l’existence dans la population d’au-moins 20% d’imbéciles inconscients de l’intérêt commun et qui ne vivent que pour leur « pomme » et leurs intérêts ou lubies personnelles. Quant à l’éducation de ces imbéciles, j’ai essayé ! C’est peine perdue.
    Ex.: les radars routiers (très punitifs) ont fait passer la mortalité sur les routes de 12000 morts en 1975 à moins de 3500 aujourd’hui malgré l’augmentation de la circulation. C’est dire !
    Si l’humanité continue d’être dirigée par 20% (au-moins) d’imbéciles, j’ai 82ans et je ne donne pas cher de son avenir. Ce sont nos enfants et petits enfants qui vont trinquer !
    Ceci dit je suis un fan de vos émissions sur France-Musique
    Cordialement
    C.Chabran

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